vendredi 5 octobre 2007

Ten thousand strong


Nous sommes des centaines, nous sommes des milliers. Nous sommes une armée en marche. Et nous allons tous mourir.

Le hall de gare est immense. Eclairés d'une lumière rappelant le plus sordide des blocs opératoires, nous déambulons telles des fourmis vers les escalators. Chacun tantôt suit l'âme le précédent, tantôt presse le pas à en enrhumer ses voisins. La sensation est grisante. C'est le matin, et mes jambes sont avec moi. Dans mon esprit, je ne suis plus malade ; je ne l'ai d'ailleurs jamais été de ma vie. J'ai du métal hurlant dans les oreilles.

Tous. Je les fume tous. Invictus.

Des quatre ou cinq escaltors, bien parallèles les uns par rapport aux autres, j'ai l'habitude de prendre celui le plus à droite. Parfois je grimpe les marches deux par deux pour amplifier la sensation de vitesse. Mais ce matin, je reste posé et me laisse gentiment porter vers l'étage supérieur. Je jette un oeil sur les trois ou quatre autre escalators à ma gauche. Je dis trois ou quatre, mais pour moi ils pourraient être mille : nous sommes si nombreux qu'il ne prendrait qu'une nanoseconde à n'importe quel agoraphobe pour claquer sa petite crise d'angoisse.

Sur les murs du grand hall, des affiches 4x3. D'ordinaire, telle ou telle marque de lingerie fine nous gratifie de clichés plus ou moins vulgaires de femmes-objets dénudées. Ou encore, tel ou tel opérateur de téléphonie tente de nous convaincre de désirer quelque chose qui définirait à la perfection la notion de plus parfaite inutilité. Mais non. Non, aujourd'hui, en 4x3, c'est la tronche d'Adolf Hitler, ou de son sosie, qui nous est proposée. Le magazine Le Point se vend bien parait-il. Je sais maintenant pourquoi.
Le goût totalitariste orwelien de ce grand hall de gare se précise et s'accentue. Je sais que tout ceci n'est qu'un jeu de mon esprit... alors j'adore ça.

Je poursuis de scruter les escalators à ma gauche. Mon regarde se pose sans s'attarder sur les visages de tous ces morceaux de viande que je surplombe désormais. Des gens. Il y a ceux, sous Seropram, qui se rendent à un travail qu'ils détestent, et ceux, à en négliger tout le reste, qui se rendent à un travail qu'ils vénèrent. Il y a ceux qui vont étudier, et ceux, plus nombreux, qui vont faire semblant. Il y a ceux qui vont claquer l'argent qu'ils n'ont pas dans des merdes qui ne servent à rien. Et puis il y a ceux qui vont retrouver telle ou telle personne nouvellement rencontrée, avec en tête l'espoir d'un coït pathétique, voire même celui de se lancer des je t'aime à la gueule.

Nous progressons vers le haut, tous. La tête tournée dans la même direction, tous. Excepté moi, peut-être. Nous sommes, en dépit de tous les efforts fournis devant le miroir, d'une laideur inqualifiable. Nous paraissons invincibles et nous paraissons misérales à la fois. Nous sommes des centaines, nous sommes des milliers. Nous sommes une armée en marche. Et nous allons tous mourir.