dimanche 29 juillet 2007

La troisième nouvelle

Je vous ai quittés vendredi sur une boutade ; j’avais trois nouvelles à formuler, j’en avais compté trois deux heures auparavant, j’en étais sûr et pourtant, pas moyen de m’en souvenir au moment d’achever le texte. Vous imaginez mon désarroi d’alors. Pleurant à chaudes larmes sur l’injustice de la vie, déplorant de toutes mes fibres ma mémoire défaillante et allant jusqu’à implorer la divine miséricorde, j’assassinai d’une douloureuse vanne-à-deux-balles mon pathétique dernier babillage en date, et entrepris la rédaction d’une poignante lettre d’adieu.

Puis, frappé d’un éclair de lucidité, je m’affublai des injures les plus abjectes (« fieffé vilain », « plus parfait gougnafier », « jambon de Parme », « coureur cycliste », etc.) lorsque l’idée me revint.

Hem. Voici : la troisième nouvelle dont j’avais à faire part, est que ce journal a été découvert. Par un pote de fac, et peut-être aussi par une potesse, bien qu’elle ne m’en ait rien dit. C’était il y a plusieurs mois, en avril je pense. J’ai demandé à mon ami de garder l’existence de ce site pour lui-même, ayant ici par le passé et à plusieurs reprises écrit des choses pas marrantes du tout sur mon compte et que je ne souhaite absolument pas partager avec les gens que je côtoie quotidiennement. Je ne m’en fais pas trop, l’ami en question étant plutôt un type réglo et je dispose de toutes façons d’une vingtaine de moyens de représailles différents s’il lui venait l’idée de l’ouvrir.

Et si ça ne suffit pas, tant pis, que voulez-vous. Je les tuerai tous. Si possible au shot gun ou à défaut, à la machette. J’abhorre me salir, mais comme disent les plus sages des coureurs cyclistes : « Ah ben faut c’qui faut, faut y aller à la pédale hein s’tu veux pô perdre hein. » Et avouez qu’il y a du vrai là-dedans. Les cyclistes, c’est comme les clébards : ils sont parfois plus intelligents que les humains.

Vous devez vous demander ce qui m’a trahi ? Un triptyque, encore une fois. 1/ Google, 2/ mon adresse email, 3/ ma propre négligence (ou connerie, ou débilité congénitale, au choix) d’utiliser la même adresse pour tout. La combinaison des trois m’a été fatale.

Je vous ai déjà dit que j’aimais beaucoup le vélo ?

***



Pourquoi écris-je aussi peu ? Oh, c’est bien simple. La principale raison est l’indigeste symbiose de mon emploi du temps de l’année passée, et de la fatigue accumulée de mon activité un peu, de la maladie davantage, et du traitement aux interférons surtout. Ne vous méprenez pas, il y a pire, mais ce truc est vraiment costaud à encaisser. Mais bon, pas d’inquiétude hein, j’aime cent fois mieux être SEP dans les années 2000 qu’il y a vingt ans.
Une autre raison, que je soupçonne d’être aussi importante que la première puisque je suis en repos depuis mi-mai : je n’ai vraiment pas envie que ce journal devienne mon Mur des Lamentations personnel. Je n’ai pas envie de consacrer chaque post à la SEP (c’est déjà foutu pour celui-ci), ou encore d’en faire une espèce de show qui pourrait avoir pour titre « neev contre la SEP », ou encore « Regardez-moi pourrir de l’intérieur chaque jour un peu plus, et appréciez ». Je crois que vous avez saisi l’idée. L’ennui, c’est que ces deux derniers mois, je n’avais vraiment rien d’autre à discuter que ma maladie. D’où mon silence.

Il y a quelques semaines, ou quelques mois... enfin bref, un jour, j’étais aux Halles justement avec les deux amis de fac dont je parle plus haut. J’étais particulièrement mal en point ce matin-là (enfin relativisons, bien sûr) : fatigue générale prononcée, pertes d’équilibre, diplopie, faiblesse musculaire, insensibilités, douleurs diverses. Nous attendions une séance de ciné, attablés au Starbucks juste à côté. L’ami, appelons-le Truman (coucou Truman si tu lis ceci. T’aurais pas un site de cul à visiter, plutôt que de traîner ici ?), était parti s’acheter une de ces délicieusetés glacées très chères made in Starbucks, nous laissant mon amie et moi l’espace de deux minutes (je l’appellerai Swedi bien que « bombe sexuelle » soit un surnom mieux adapté, mais ce serait un impardonnable manque d’élégance de ma part, tant cette demoiselle est adorable. En plus d’être une bombe sexuelle.).

Je devais avoir l’air particulièrement misérable, car elle me demanda comment j’allais. Je lui expliquai alors mon état de fatigue (elle était déjà au courant pour ma SEP), et mes divers troubles... pour aussitôt couper court, en lui disant que je n’allais pas l’emmerder avec mes petits problèmes de maladie. Et sa réponse m’a vraiment surpris, car je ne m’en étais jamais rendu compte : « Ben non, non, au contraire... t’en parles jamais. »
Je suis resté interloqué deux secondes. Elle avait raison ! Je m’en parle intérieurement... à peu près tout le temps, certes, et ici aussi les rares fois où j’écris (je vous jure qu’un jour j’écrirai davantage, si si, mais ne me demandez pas quand) mais aux autres, je n’en parle que brièvement et sporadiquement. Et moi qui avais l’impression de saouler tout le monde !
Mon père d’ailleurs me l’a récemment dit, sorti de nulle part : « Ne crois jamais que tu emmerdes les autres avec ce qui t’arrive. C’est toi le malade, c’est toi qui souffre. » Je ne sais absolument pas pourquoi il m’a dit ça, ne lui ayant jamais laissé entendre que je craignais d’ennuyer les autres. D’ailleurs je ne lui laisse pas entendre grand-chose, hormis qu’il cuisine très bien le saumon-potatoes et qu’à 61ans courir 6km tous matins n’est pas très raisonnable, mais ça c’est seulement parce que je suis jaloux de ne plus pouvoir le faire.

J’écris et je ne sais pas exactement où je veux en venir. Ce que j’essaie d’exprimer, c’est mon dégoût de l’idée de transformer cet endroit en bureau des pleurs pour pouvoir jouer au dur dans la « vraie vie », et l’idiotie que serait l’adoption de l’attitude inverse : jouer au clown pour mieux nier que c’est et ça va sérieusement être la merde pour ma pomme, sans parler de la souffrance morale accumulée, à toujours tout garder pour moi...

Bah ! Ecris, gamin. Ecris. On verra bien ce qu’il en sortira.

Cette semaine, un soir, venant de terminer la lecture du dernier tome de la saga Harry Potter, j’ai ressenti cette nostalgie lourde qui me frappe à chaque fois que je termine un bouquin, ou une série que j’adore, ce besoin irrépressible d’en faire le deuil parce que cette fois-ci, eh bien, c’est la fin. Je suis alors allé faire un tour sur le web, plus précisément sur les forums consacrés au livre que je venais de terminer (et pour le coup j’ai du bol, des millions d’imbéciles lisent la même chose que moi). De fil en aiguille, j’ai fini par visiter le site officiel de J.K. Rowling - bénie soit cette femme et toute sa descendance. Je me suis mis à lire sa biographie. Puis je me suis demandé si le hasard ne se foutait pas de ma gueule. J’y ai appris que sa mère est décédée en 1990 et à l’âge de 45 ans, je vous le donne en mille, d’une sclérose en plaques diagnostiquée dix ans auparavant. La pauvre femme s’est de toute évidence coltinée une forme particulièrement sévère de la maladie, purement dégénérative et sans rémission. Et d’une fulgurance effroyable, avec ça : dix petites années entre le diagnostic et le décès. Et c’est précisément ce qui m’a foudroyé sur ma chaise : je ne savais pas qu’on pouvait mourir d’une SEP. Mortelles, je savais que les scléroses latérales le sont neuf fois sur dix. Mais les SEP ? Je pensais que ce qui pouvait arriver de pire, hormis un accident ou une simple lassitude de sa condition menant au suicide, était la paralysie totale. Ce que je viens d’écrire est d’ailleurs d’une stupidité confondante, la mort étant cent fois plus douce que la paralysie totale, mais passons.

Un moment d’une ironie désarmante. Je suis allé sur le site de Rowling - grand bien fasse cette déesse aux blonds cheveux, bien qu’il faudrait que quelqu’un lui dise d’arrêter de se prendre pour Tolkien - pour faire le deuil de sa création, et elle m’apprend qu’elle-même a dû souffrir d’un deuil autrement plus difficile, celui de sa mère emportée par une maladie dont, justement moi-même, je dois souffrir. C’en est tellement mystique que je me suis demandé si son site lui-même n’était pas doué de magie et n’affichait pas un contenu personnalisé au visiteur, sans que celui-ci s’en rende compte.

J’étais fatigué, il était tard, la tête encore à moitié dans l’univers irréel d’Hogwarts. J’avais le souffle coupé par ma nouvelle et triste découverte sur le site de l’auteur. Je suis allé me coucher là-dessus.

Le lendemain, j’avais une belle gueule de bois.

vendredi 27 juillet 2007

Une entrée moins morbide qu'il n'y paraît

Moi : ... donc probablement, dans l’avenir. On pourra reconstruire les zones démyélinisées, au moins partiellement, au moins juste suffisamment pour sortir le malade du handicap sévère, et...
Lui : Non, toi non. Pas pour toi. Pour toi ce sera trop tard.

Il m’a assené ça de manière innocemment sèche et péremptoire, avec la certitude de l’agrégé de physique qui explique à un enfant que non, bon sang, ça suffit : le Soleil ne tourne pas autour de la Terre. A la différence que mon père n’est agrégé en rien du tout, et du reste moi non plus. Mais ce ton, ce dédain... il aurait voulu me castrer qu’il ne s’y serait pas mieux pris. Et l’espace d’une seconde, sans doute moins que ça, j’ai eu un coup de sang. Je ne voulais pas le contredire. Je ne voulais pas le gifler. Non, je voulais l’abattre. A ce moment très précis et très furtif, alors que nous étions assis sur un banc en haut d’une colline, une vue imprenable sur la laideur de la ville s’étendant sous nos yeux, j’ai eu envie de tuer mon père.

J’ai cependant évité et de le regarder, et de le buter, afin de ne pas trahir mon émotion, et me suis contenté de lui répondre « Je ne parlais évidemment pas de moi, mais du futur, simplement. Et aux dernières nouvelles, je ne suis pas handicapé. Que cela dure le plus longtemps possible. »

Là-dessus, je me suis levé, et nous avons continué notre petite balade quotidienne. En marchant peut-être légèrement plus vite qu’à l’accoutumée.

Je ne lui en veux évidemment pas, et je serais une petite merde de ressentir différemment. Mes deux parents sont de loin mes deux plus grands soutiens. J’essaie de le leur rendre, sans toutefois parvenir à leur rendre le dixième de ce qu’ils m’apportent. Emotionnellement pour moi, c’est de plus en plus compliqué. Il ne se passe, par exemple, pas un jour sans que je pense à la mort. Pas un jour. Entendons-nous bien. Il ne me semble pas avoir le moins du monde envie de mourir et encore moins de provoquer cette mort. En tout cas pas tant que mes parents seront, eux, vivants : convenez que me suicider serait une bien maigre récompense de tous leurs efforts. D’autant plus que d’ici là, j’ai espoir d’ajouter quelqu’autres choses ou personnes à ma liste de raisons de vivre. J’en doute fortement, mais j’ai espoir.
Je ne sais pas pourquoi je pense tant à la mort. Ce n’est pas nouveau, mais c’est beaucoup plus présent depuis quelques mois. Je crois que j’essaie de la relativiser, d’en apprivoiser parfaitement l’idée et les aspects, car je sais qu’elle est inéluctable. La mienne ne me fait pas bien peur, comme beaucoup j’ai davantage peur de souffrir, et par conséquent c’est la fin des autres, qui m’effraie le plus. Si je suis honnête cinq secondes avec moi-même, la vérité m’apparaît tout naturellement : je suis terrorisé à l’idée d’être seul. Isolé, sans personne. Et physiquement handicapé. Et par conséquent financièrement affaibli.

Enfin bref j’ai à peu près les mêmes préoccupations que n’importe qui.

***



Le temps passe à une vitesse frisant l’insolence. J’ai par conséquent quelques nouvelles. Mais fort peu, car ma vie est éminemment minable.

J’ai eu ma deuxième année d’économie et de gestion, avec 14.117 de moyenne. Si je n’avais pas 25 ans, je serais presque fier de moi. Mais comme j’ai 25 ans, ma seule réaction en voyant mon relevé de notes a été de prononcer un solennel et fracassant : « Bon. C’est bien. Plus que trois ans et tu pourras peut-être t’acheter une vie. Ou à défaut, aller aux putes. »
Que ce soit entendu : je ne laisserai jamais personne m’empêcher de penser que je suis un échec vivant et de me couvrir d’excréments à la première occasion.

Ca, c’était la première nouvelle.

La deuxième, concerne ma santé. En mai, je laissais entendre que je n’étais pas en forme, que j’étais stressé et peut-être en train de faire une poussée modérée. Eh bien mes amis, c’est sans réserve, avec une joie non-dissimulée que je vous annonce que rien a changé. Hormis une chose, j’ai fait la découverte d’un médicament que les malades de la SEP connaissent bien : le Rivotril. Je savais que j’y aurai droit un jour où l’autre, mais je n’imaginais pas que ça viendrait aussi vite. Ce n’est pas grand-chose, juste un médicament de la classe des benzodiazépines, comme le Lexomil, à ceci près que le Lexomil est un anxiolytique alors que le Rivotril est un antiépileptique. Je vous avais parlé de mes sensations de brûlure dans les jambes, en position allongée, et des difficultés à trouver le sommeil qui en découlent. Vous vous en souvenez. Bon.
Eh ben ce truc est épatant. Dix gouttes le soir après manger, et je ne sens plus rien. Bon l’ennui, c’est que personnellement ça me défonce encore plus que le Lexomil ne me le faisait, à tel point qu’après en avoir pris je ne peux même plus marcher droit et que je me mange les portes en les ouvrant. De plus, ça accentue d’autres symptômes de la maladie, je pense essentiellement à la vision double. Et en plus, comme avec tous les membres de la famille benzodiazépines (qui ont du drôlement souffrir à l’école), l’addiction est facile. Bon, peut-être pas aux doses que je prends (vraiment ridicules), mais tout de même, je n’aime pas ça.
En conséquence, j’ai décidé d’arrêter progressivement de prendre ce machin, et d’adopter la pathétique technique dite du « ventilateur pointé sur les jambes et des mousses dans les oreilles » en remplacement. C’est très pointu. Je crois que je pousse la science dans ses retranchements. Je vous tiendrai au courant.

Ca, c’était la deuxième nouvelle qui, vous en conviendrez, ne présentait strictement aucun intérêt. Ah, s’il y a une chose que j’aime dans la vie, c’est bien dilapider le temps des autres.

Et enfin, la troisième nouvelle, c’est que je vais être papa.
Nan, j’déconne. En réalité je vais être maman.

Bon, pardon, j’arrête.