vendredi 27 juillet 2007

Une entrée moins morbide qu'il n'y paraît

Moi : ... donc probablement, dans l’avenir. On pourra reconstruire les zones démyélinisées, au moins partiellement, au moins juste suffisamment pour sortir le malade du handicap sévère, et...
Lui : Non, toi non. Pas pour toi. Pour toi ce sera trop tard.

Il m’a assené ça de manière innocemment sèche et péremptoire, avec la certitude de l’agrégé de physique qui explique à un enfant que non, bon sang, ça suffit : le Soleil ne tourne pas autour de la Terre. A la différence que mon père n’est agrégé en rien du tout, et du reste moi non plus. Mais ce ton, ce dédain... il aurait voulu me castrer qu’il ne s’y serait pas mieux pris. Et l’espace d’une seconde, sans doute moins que ça, j’ai eu un coup de sang. Je ne voulais pas le contredire. Je ne voulais pas le gifler. Non, je voulais l’abattre. A ce moment très précis et très furtif, alors que nous étions assis sur un banc en haut d’une colline, une vue imprenable sur la laideur de la ville s’étendant sous nos yeux, j’ai eu envie de tuer mon père.

J’ai cependant évité et de le regarder, et de le buter, afin de ne pas trahir mon émotion, et me suis contenté de lui répondre « Je ne parlais évidemment pas de moi, mais du futur, simplement. Et aux dernières nouvelles, je ne suis pas handicapé. Que cela dure le plus longtemps possible. »

Là-dessus, je me suis levé, et nous avons continué notre petite balade quotidienne. En marchant peut-être légèrement plus vite qu’à l’accoutumée.

Je ne lui en veux évidemment pas, et je serais une petite merde de ressentir différemment. Mes deux parents sont de loin mes deux plus grands soutiens. J’essaie de le leur rendre, sans toutefois parvenir à leur rendre le dixième de ce qu’ils m’apportent. Emotionnellement pour moi, c’est de plus en plus compliqué. Il ne se passe, par exemple, pas un jour sans que je pense à la mort. Pas un jour. Entendons-nous bien. Il ne me semble pas avoir le moins du monde envie de mourir et encore moins de provoquer cette mort. En tout cas pas tant que mes parents seront, eux, vivants : convenez que me suicider serait une bien maigre récompense de tous leurs efforts. D’autant plus que d’ici là, j’ai espoir d’ajouter quelqu’autres choses ou personnes à ma liste de raisons de vivre. J’en doute fortement, mais j’ai espoir.
Je ne sais pas pourquoi je pense tant à la mort. Ce n’est pas nouveau, mais c’est beaucoup plus présent depuis quelques mois. Je crois que j’essaie de la relativiser, d’en apprivoiser parfaitement l’idée et les aspects, car je sais qu’elle est inéluctable. La mienne ne me fait pas bien peur, comme beaucoup j’ai davantage peur de souffrir, et par conséquent c’est la fin des autres, qui m’effraie le plus. Si je suis honnête cinq secondes avec moi-même, la vérité m’apparaît tout naturellement : je suis terrorisé à l’idée d’être seul. Isolé, sans personne. Et physiquement handicapé. Et par conséquent financièrement affaibli.

Enfin bref j’ai à peu près les mêmes préoccupations que n’importe qui.

***



Le temps passe à une vitesse frisant l’insolence. J’ai par conséquent quelques nouvelles. Mais fort peu, car ma vie est éminemment minable.

J’ai eu ma deuxième année d’économie et de gestion, avec 14.117 de moyenne. Si je n’avais pas 25 ans, je serais presque fier de moi. Mais comme j’ai 25 ans, ma seule réaction en voyant mon relevé de notes a été de prononcer un solennel et fracassant : « Bon. C’est bien. Plus que trois ans et tu pourras peut-être t’acheter une vie. Ou à défaut, aller aux putes. »
Que ce soit entendu : je ne laisserai jamais personne m’empêcher de penser que je suis un échec vivant et de me couvrir d’excréments à la première occasion.

Ca, c’était la première nouvelle.

La deuxième, concerne ma santé. En mai, je laissais entendre que je n’étais pas en forme, que j’étais stressé et peut-être en train de faire une poussée modérée. Eh bien mes amis, c’est sans réserve, avec une joie non-dissimulée que je vous annonce que rien a changé. Hormis une chose, j’ai fait la découverte d’un médicament que les malades de la SEP connaissent bien : le Rivotril. Je savais que j’y aurai droit un jour où l’autre, mais je n’imaginais pas que ça viendrait aussi vite. Ce n’est pas grand-chose, juste un médicament de la classe des benzodiazépines, comme le Lexomil, à ceci près que le Lexomil est un anxiolytique alors que le Rivotril est un antiépileptique. Je vous avais parlé de mes sensations de brûlure dans les jambes, en position allongée, et des difficultés à trouver le sommeil qui en découlent. Vous vous en souvenez. Bon.
Eh ben ce truc est épatant. Dix gouttes le soir après manger, et je ne sens plus rien. Bon l’ennui, c’est que personnellement ça me défonce encore plus que le Lexomil ne me le faisait, à tel point qu’après en avoir pris je ne peux même plus marcher droit et que je me mange les portes en les ouvrant. De plus, ça accentue d’autres symptômes de la maladie, je pense essentiellement à la vision double. Et en plus, comme avec tous les membres de la famille benzodiazépines (qui ont du drôlement souffrir à l’école), l’addiction est facile. Bon, peut-être pas aux doses que je prends (vraiment ridicules), mais tout de même, je n’aime pas ça.
En conséquence, j’ai décidé d’arrêter progressivement de prendre ce machin, et d’adopter la pathétique technique dite du « ventilateur pointé sur les jambes et des mousses dans les oreilles » en remplacement. C’est très pointu. Je crois que je pousse la science dans ses retranchements. Je vous tiendrai au courant.

Ca, c’était la deuxième nouvelle qui, vous en conviendrez, ne présentait strictement aucun intérêt. Ah, s’il y a une chose que j’aime dans la vie, c’est bien dilapider le temps des autres.

Et enfin, la troisième nouvelle, c’est que je vais être papa.
Nan, j’déconne. En réalité je vais être maman.

Bon, pardon, j’arrête.