Autodestruction
De toute l’Histoire de la connerie incarnée, cet homme est le plus grand. Il en est l’archétype, taillé à l’échoppe divine et directement dans les métaux lourds de la débilité congénitale ; le vide d’esprit de ce chantre de l’idiotie égale la pureté des cristaux les plus précieux et certains racontent même que, lorsque le troisième jour Dieu créa les montagnes, les arbres, les pâquerettes et toutes ces conneries, il fit couler dans les veines de cet Etre né avant tous les autres un sang unique - dont il tient sans doute la recette de sa grand-mère - l’empêchant de contaminer le reste de l’espèce humaine par sa progéniture. Et que cela relève du mythe ou non importe fort peu, puisque de toutes manières les femmes refusent systématiquement de lui accorder leurs faveurs et vont jusqu’à s’immoler par les flammes à sa simple vue. Cet homme est une merde. Cet homme existe.
Je suis cet homme.
Et vous avouerez que jusque là je n’ai pas de bol.
Je vous vois déjà, pauvres lapins choupinous que vous êtes, bondir sur votre messagerie et me rédiger un e-mail de vos petits doigts pour m’assurer que « non neev », que « ce n’est pas vrai », que je suis « trop dur avec moi-même », que je suis « quelqu’un de formidable et d’exceptionnel », même si « un peu raciste sur les bords », « misogyne », « cannibale », et surtout « usant si maladroitement des guillemets qu’on croirait lire une dépêche AFP. »
Et c’est très prévenant de votre part. Mais c’est inutile. D’ailleurs lorsque vous aurez lu le récit de ce qui me vaut cette haine féroce contre ma propre personne (plutôt le script que le récit, du reste, car je n’ai vraiment pas le cœur de mettre la chose en forme), vous serez tous pris collectivement par le même tourment, le même dilemme : dois-je mettre un contrat sur la gueule de ce type, le dénoncer à la police, ou simplement m’évanouir devant l’immensité des champs de connerie qu’il cultive ?
Bref. Voici ledit script.
La scène se passe, une fois de plus, dans les transports en commun. A ce sujet, le fait que ces temps-ci toutes mes entrées relatent des saynètes de RER souligne cruellement le vide absolu de mon quotidien et notamment de ma vie privée, ce qui à vrai dire ajoute davantage à la détestation de moi-même dont je souffre... et ça m’apprendra à digresser, tiens.
RER, disais-je. Ah oui. Je me rendais au cinéma. Je précise pour les plus barrés d’entre vous qui souhaiteraient sportivement me péter la gueule, ou plus sobrement m’assassiner, que vous avez toutes les chances de me croiser à la séance de 9h les mercredis et les samedis à l’UGC Cinécité des Halles, niveau -3. A Paris, hein. Voici d’ailleurs ma photo pour être bien certain que vous ne me ratiez pas :

J’aime ce cliché - que beaucoup ont déjà vu - car 1/ j’y suis pour la petite histoire obnubilé par le décolleté de la fille assise en face de moi, 2/ j’ai l’air parfaitement crétin, 3/ on pourrait presque croire que je suis mignon alors qu’en réalité j’ai une gueule pas possible, et enfin, pour revenir à ce que je disais, 4/ je pointe de mon doigt l’endroit idéal pour me loger une balle. Si possible à bout portant, pour ne pas me manquer. Je dis ça sans vous commander hein, c’est juste que ça rendrait tant service à la communauté, que... Bon.
Ne m’en voulez pas, c’est la honte qui me fait changer de sujet.
RER, cinéma. J’avais pour ma maigre défense très peu dormi la nuit précédente, la faute à un cauchemar récurrent qui fera l’objet d’une future entrée, n’ayant déjà que trop digressé. Mon baladeur pépétrois me crachait un titre d’un de ces groupes de jeunes malades qui jouent de la musique très vite et très fort, bref un de ceux dont j’ai le goût et dont j’ai suffisamment parlé ici même dans le passé.
...
Mais comme je rechigne vraiment à vous raconter ce que j’ai fait, je vais vous en parler quand même, hihi : alors le groupe de tarés nous vient de Suède et s’appelle Wintersun, et de l’album du même nom je tire et vous offre les trente premières secondes de la chanson intitulée Starchild (click droit, enregistrer sous.) Les paroles parlent d’un enfant venu de l’espace pour manger les humains avec une sauce curry. Du moins je crois, parce qu’avec l’accent suédois on ne comprend pas grand-chose à ce que le type braille. Et de toutes manières on s’en fout, l’intérêt du titre étant le batteur qui MASSACRE sa double-pédale comme s’il avait Patrick Devedjian sous ses pieds (bombombombombombombom...) et bien entendu la ligne de gratte parfaitement jouissive (ouingouindinouiiing ouing dididin ouiinng !)
Non ? Bon, de toute évidence vous ne comprenez rien à la musique alors je vais continuer mon histoire honteuse, que j’aille me foutre en l’air et qu’on en finisse.
Où en étais-je ? Vous êtes chiants à m’interrompre, à la fin. Ah ouais, RER, cinéma, fatigué, et musique à se cogner contre les murs dans les oreilles. On a bien avancé, mine de rien.
Le train était coquettement rempli. Pas bondé, certes, mais tous les sièges étaient soigneusement toastés par les miches de quelqu’un. Dont les miennes.
Je suis assis sur un des sièges isolés, ceux sans voisins, avec simplement une vieille dame en face de moi. Une femme assez corpulente fait alors son apparition dans le champ. J’ouvre les yeux pour lui jeter un vague regard, et referme les yeux pour finir ma nuit la tronche écrasée contre la vitre embuée. Derrière le maelstrom sonore qui sort de mes écouteurs, j’entends la vieille dame maugréer quelque chose. Et la femme restée debout, de lui répondre d’un ton décidé. J’ouvre un œil pour m’assurer de ce qui se passe, et trouve le regard des deux femmes posés sur ma pomme. L’air mauvais, avec ça.
Moi : Oui ? Que se passe-t-il ?
La dame âgée : Eh bien, jeune homme ! N’avez-vous aucune éducation ?
Moi : Je vous demande pardon ?
La femme : Oh écoutez hein, laissez-moi m’asseoir !
Moi, pour une fois très décidé à ne pas me laisser marcher dessus : Bien sûr Madame, et en quel honneur je vous prie ? Allez, allez voir ailleurs si j’y suis, et vous seriez bien inspirée de parler aux gens sur un autre ton.
La femme, outrée : Mais vous ne voyez pas que je suis enceinte ?!
Moi : ... Oh.
Je regarde son ventre, difficile d’y distinguer quoique ce soit sous la couche de graisse et celle de son gros blouson vert. Mon regard se tourne alors vers la vieille dame qui, comme si elle venait subitement de comprendre ma méprise, me plaint de ses yeux imbibés de pitié.
Moi, sans réfléchir à l’énormité que j’allais prononcer : Ah, heu... Pardon, je n’avais pas réalisé en fait, j’ai juste cru que...
La femme : Oui, quoi ?
Moi : Rien, rien.
La femme, jubilant : Ben si, allez-y maintenant, qu’est-ce qu’il croyait le jeune homme ?!
Moi, franchement irrité : Ben rien, je vous ai juste cru grosse, quoi.
Et là, TOUT, mais TOUT le wagon se mit à pouffer de rire discrètement. Je ne m’étais pas du tout aperçu que tout le monde nous regardait. Je devins rouge de honte, mais je vis vite que leurs regards n’étaient pas tournés vers moi, mais pire : vers elle. Ce n’était pas de moi dont ils se foutaient, je ne l’aurais d’ailleurs pas complètement volé, mais d’elle.
Je l’ai alors regardée, alors qu’elle prenait place de celle qui était mienne. Son visage était démonté, je n’avais jamais vu un visage ressembler autant à un puzzle. Elle était visiblement au bord des larmes. Les gens avaient cessé de ricaner mais elle demeurait tétanisée comme si elle venait de prendre une bonne gifle. Je me sentais réellement mal pour elle, et honteux d’être à l’origine de son humiliation.
Je me suis penché vers elle pour lui glisser doucement à l’oreille :
Moi : Je vous promets que ce n’était pas voulu, ne vous laissez pas atteindre par...
Elle, luttant pour ne pas pleurer : Fichez-moi la paix, allez vous-en.
Moi, après un silence : Comme vous voudrez, encore pardon.
Et j’ai changé de wagon.
Je me suis assis sur les marches menant à l’étage et ai posé mon front dans la paume de ma main droite. Je me suis laissé envahir par le sentiment d’humiliation que cette femme à dû ressentir. Comme pour me punir, je devais me mettre à sa place. Et je n’ai pas pu empêcher les larmes de couler. Je revoyais ce visage passer de la mauvaise fierté à la décomposition méthodique ; c’est morceau par morceau que son expression tombait en ruines et laissait place à, putain mais j’en suis sûr, des souvenirs de brimades et de railleries.
C’était parfaitement injuste.
Cette femme ne m’était pas sympathique - elle me faisait d’ailleurs physiquement furieusement penser à Marine Le Pen avant son stage commando chez Weight Watchers, c’est vous dire si à priori elle ne m’inspirait pas que la joie de vivre - et par son ton et ses manières elle a autant cherché le conflit que moi, mais elle ne méritait pas ça. Ce qui me rend dingue, c’est comment à partir d’un banal non-événement quelqu’un s’est senti ridiculisé dans le regard des autres, publiquement et injustement. Et par ma faute. J’ai ruiné la semaine de cette pauvre femme, si ça se trouve.
...
Je vais devoir retourner chez le psy, à cause de cette conne. Et avec le bol que j’ai, je la croiserai dans la salle d’attente.

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