Famille...
Ce matin vers 9h15, mon père a appelé d’Espagne et laissé un message sur le répondeur. Un message mystérieux qui m’a tout de suite fait l’effet d’un colis piégé déposé d’une fausse nonchalance dans une gare bondée. Sa voix était grave, presque méconnaissable, son ton détaché et un peu préoccupé. « Oui, c’est moi. J’imagine que tu n’es pas là... J’ai appelé. Merde ! » Je connais bien mon père, je sais que le merde de fin est là pour bien signifier qu’il a quelque chose à dire d’important et qu’il faut qu’on le rappelle. On communique beaucoup par le non-dit dans ma famille, et ça m’agace prodigieusement. Mais dans le doute de quelque chose d’important, je le rappelle. Et après quelques politesses, il m’annonce que sa mère est morte.
Ah ben oui, du coup. C’était important.
Toujours aussi brillant dans ces moments-là, je n’ai pas trouvé pas mes mots, entièrement pris au dépourvu. Je lui ai répété trois fois être désolé, lui ai souhaité bon courage et au final je l’ai embrassé, mais pour le réconfort à chaud, il n’a pas sonné à la bonne porte. Et il le sait.
Ma mère est rentrée une demi-heure plus tard, un petit caddie au bout du bras. Lorsque je lui ai annoncé la nouvelle, elle a poussé un joli petit oh de compassion. Je lui ai demandé de l’appeler pour lui dire un ou deux mots ; et comme elle ne sait pas se servir d’un téléphone plus récent que moi, son dernier né de vingt-quatre ans, je lui ai composé le numéro.
Je suis allé décharger son caddie et faire la vaisselle pendant qu’elle faisait son travail de compassion.
Elle a ensuite appelé mes deux sœurs. Mana, qui aime arrondir les angles avec tout le monde, a - je crois - pris sur elle d’appeler au moins notre père et peut-être notre tante. Ashmé elle, en conflit depuis des années avec ce côté de la famille, s’est contentée de s’écrier Alléluia et n’a évidemment appelé personne si ce n’est un traiteur pour fêter l’événement.
Cela peut paraître brutal, mais au fond Ashmé ne fait qu’exprimer fort et avec un certain fiel qui la caractérise bien (trop) ce que tout le monde pense très bas. Pas grand monde ne pouvait blairer ma grand-mère, y compris au sein de sa propre famille. Etant né dix ans après mes sœurs j’ai toujours été mis à l’écart de ces histoires, puis je m’en suis complètement désintéressé, mais je sais néanmoins qu’elle avait la réputation d’avoir été une femme dure, médisante voire mauvaise, et qu’avec l’âge elle s’était transformée en une très pénible drama-queen. Comédienne peut-être, mais dure à cuire, puisque le spectacle aura tout de même duré 93 ans.
***
J’ai passé la journée de jeudi chez Mana, à faire ce que l’on peut pudiquement appeler de la maintenance informatique, mais plus exactement une longue séance de crise de nerfs à essayer de faire marcher une machine complètement épuisée que l’on m’avait offert juste avant la coupe du monde 1998. Machine qui ne lui sert que pour Internet, puisque pour ses autres tâches elle possède un portable récent qui pourrait évidemment *aussi* lui servir pour Internet, mais non : mademoiselle refuse de mélanger les deux pour d’obscures raisons de sécurité complètement délirantes et résolument paranoïaques. Mais c’est ma sœur, et j’ai l’habitude.
Lorsqu’elle a vu que le travail prendrait quelques heures (sept, au total), elle m’a laissé seul dans son appartement pour aller faire du sport. C’est absolument typique d’elle, essorer les autres pendant qu’elle s’amuse. Mais comme elle ne m’aurait servi à rien et que j’aimais autant ne pas l’avoir dans les pattes, ce n‘était pas plus mal.
J’étais donc seul, perché du haut de son treizième étage. J’étais debout pour me dégourdir les deux poteaux ankylosés qui me servent de jambes, attendant que le 25e reboot de la journée veuille bien se faire, lorsque mes yeux se posèrent sur un papier rose, apposé sur l’étagère comme on le fait avec un pense-bête. J’ai bien des défauts, mais pas celui d’être un fouille-merde, alors je m’en suis désintéressé. Puis, cinq minutes plus tard, mon regard s’est de nouveau posé sur le papier rose. Il était intitulé : Ce que les hommes recherchent sur le long terme. Et, plus bas, une courte liste. 1/ La personnalité, 2/ L’apparence, 3/ L’intelligence.
C’est à ce moment que je me suis dit que j’aime beaucoup ma sœur, mais qu’elle est vraiment bête à pleurer.
Sur le moment j’ai eu envie de coller une petite note sur un de ses murs avec écrit : Ce que recherchent les femmes chez un homme, sur le long terme : 1/ Du pognon, 2/ Un papa modèle, 3/ Une grosse bite. Juste comme ça pour voir ce que ça lui fait de lire des généralités niaiseuses d’adolescente frustrée. Mais je me suis abstenu, car cela aurait impliqué que non, les hommes ne sont pas tous les mêmes, et ça je ne sais pas si elle s’en serait remise. Autant expliquer à un Grand Inquisiteur que la Terre est ronde.
Et puis bon, chacun est libre d’afficher les conneries les plus crasses sur ses propres murs. J’avais bien le poster d’un dauphin cloué au dessus de mon lit, à une époque. Et tout le monde sait ce que recherchent les dauphins, sur le long terme : 1/ Manger des poissons, 2/ Etre la doublure de Flipper pour les scènes de cascades, 3/ Couiner comme des imbéciles.
Bon j’arrête, je deviens moqueur. Et je n’aime pas ça.
Nan, j’déconne.
