dimanche 30 juillet 2006

Famille...

Ce matin vers 9h15, mon père a appelé d’Espagne et laissé un message sur le répondeur. Un message mystérieux qui m’a tout de suite fait l’effet d’un colis piégé déposé d’une fausse nonchalance dans une gare bondée. Sa voix était grave, presque méconnaissable, son ton détaché et un peu préoccupé. « Oui, c’est moi. J’imagine que tu n’es pas là... J’ai appelé. Merde ! » Je connais bien mon père, je sais que le merde de fin est là pour bien signifier qu’il a quelque chose à dire d’important et qu’il faut qu’on le rappelle. On communique beaucoup par le non-dit dans ma famille, et ça m’agace prodigieusement. Mais dans le doute de quelque chose d’important, je le rappelle. Et après quelques politesses, il m’annonce que sa mère est morte.

Ah ben oui, du coup. C’était important.

Toujours aussi brillant dans ces moments-là, je n’ai pas trouvé pas mes mots, entièrement pris au dépourvu. Je lui ai répété trois fois être désolé, lui ai souhaité bon courage et au final je l’ai embrassé, mais pour le réconfort à chaud, il n’a pas sonné à la bonne porte. Et il le sait.

Ma mère est rentrée une demi-heure plus tard, un petit caddie au bout du bras. Lorsque je lui ai annoncé la nouvelle, elle a poussé un joli petit oh de compassion. Je lui ai demandé de l’appeler pour lui dire un ou deux mots ; et comme elle ne sait pas se servir d’un téléphone plus récent que moi, son dernier né de vingt-quatre ans, je lui ai composé le numéro.
Je suis allé décharger son caddie et faire la vaisselle pendant qu’elle faisait son travail de compassion.

Elle a ensuite appelé mes deux sœurs. Mana, qui aime arrondir les angles avec tout le monde, a - je crois - pris sur elle d’appeler au moins notre père et peut-être notre tante. Ashmé elle, en conflit depuis des années avec ce côté de la famille, s’est contentée de s’écrier Alléluia et n’a évidemment appelé personne si ce n’est un traiteur pour fêter l’événement.

Cela peut paraître brutal, mais au fond Ashmé ne fait qu’exprimer fort et avec un certain fiel qui la caractérise bien (trop) ce que tout le monde pense très bas. Pas grand monde ne pouvait blairer ma grand-mère, y compris au sein de sa propre famille. Etant né dix ans après mes sœurs j’ai toujours été mis à l’écart de ces histoires, puis je m’en suis complètement désintéressé, mais je sais néanmoins qu’elle avait la réputation d’avoir été une femme dure, médisante voire mauvaise, et qu’avec l’âge elle s’était transformée en une très pénible drama-queen. Comédienne peut-être, mais dure à cuire, puisque le spectacle aura tout de même duré 93 ans.

***



J’ai passé la journée de jeudi chez Mana, à faire ce que l’on peut pudiquement appeler de la maintenance informatique, mais plus exactement une longue séance de crise de nerfs à essayer de faire marcher une machine complètement épuisée que l’on m’avait offert juste avant la coupe du monde 1998. Machine qui ne lui sert que pour Internet, puisque pour ses autres tâches elle possède un portable récent qui pourrait évidemment *aussi* lui servir pour Internet, mais non : mademoiselle refuse de mélanger les deux pour d’obscures raisons de sécurité complètement délirantes et résolument paranoïaques. Mais c’est ma sœur, et j’ai l’habitude.

Lorsqu’elle a vu que le travail prendrait quelques heures (sept, au total), elle m’a laissé seul dans son appartement pour aller faire du sport. C’est absolument typique d’elle, essorer les autres pendant qu’elle s’amuse. Mais comme elle ne m’aurait servi à rien et que j’aimais autant ne pas l’avoir dans les pattes, ce n‘était pas plus mal.

J’étais donc seul, perché du haut de son treizième étage. J’étais debout pour me dégourdir les deux poteaux ankylosés qui me servent de jambes, attendant que le 25e reboot de la journée veuille bien se faire, lorsque mes yeux se posèrent sur un papier rose, apposé sur l’étagère comme on le fait avec un pense-bête. J’ai bien des défauts, mais pas celui d’être un fouille-merde, alors je m’en suis désintéressé. Puis, cinq minutes plus tard, mon regard s’est de nouveau posé sur le papier rose. Il était intitulé : Ce que les hommes recherchent sur le long terme. Et, plus bas, une courte liste. 1/ La personnalité, 2/ L’apparence, 3/ L’intelligence.

C’est à ce moment que je me suis dit que j’aime beaucoup ma sœur, mais qu’elle est vraiment bête à pleurer.

Sur le moment j’ai eu envie de coller une petite note sur un de ses murs avec écrit : Ce que recherchent les femmes chez un homme, sur le long terme : 1/ Du pognon, 2/ Un papa modèle, 3/ Une grosse bite. Juste comme ça pour voir ce que ça lui fait de lire des généralités niaiseuses d’adolescente frustrée. Mais je me suis abstenu, car cela aurait impliqué que non, les hommes ne sont pas tous les mêmes, et ça je ne sais pas si elle s’en serait remise. Autant expliquer à un Grand Inquisiteur que la Terre est ronde.

Et puis bon, chacun est libre d’afficher les conneries les plus crasses sur ses propres murs. J’avais bien le poster d’un dauphin cloué au dessus de mon lit, à une époque. Et tout le monde sait ce que recherchent les dauphins, sur le long terme : 1/ Manger des poissons, 2/ Etre la doublure de Flipper pour les scènes de cascades, 3/ Couiner comme des imbéciles.

Bon j’arrête, je deviens moqueur. Et je n’aime pas ça.

Nan, j’déconne.

lundi 24 juillet 2006

Kriegfull barajas

J’aurais normalement dû donner de mes nouvelles bien plus tôt qu’aujourd’hui, mais j’ai entre temps été foudroyé par une crise de tétanie suite au coup de boule de Zidane (l’onde de choc, probablement), ce qui a entraîné une hospitalisation immédiate. Rendu là-bas, une infirmière étourdie de déception m’a confondu avec un autre patient et m’a administré une injection, létale.
Une fois mort, je découvris un monde parallèle où tous les disparus se réunissent pour disputer des tournois de poker dans un gigantesque hôtel de luxe et se lamenter des coups de boule donnés par d’illustres joueurs de football cons comme leurs pieds. Le réceptionniste me demanda de me présenter, ce que je fis, et lui de chercher dans son registre. Il ne m’y trouva point. Deux vigiles vinrent alors me prier de sortir, ce que je fis après avoir demandé la permission d’aller aux toilettes. En en profitant pour aller faire une accolade à mon grand-père et balancer mon coude dans la gueule d’Adolf.

Quelques instants après, je me volatilisai et était de retour sur Terre : presque trois semaines s’étaient écoulées ! C’est fou les trucs qui peuvent m’arriver, parfois.

***



J’ai eu une étrange nuit. J’ai rêvé que nous étions le 21 juin au soir et que la Fête de la Musique - qui est tout sauf une fête et où l’on peut entendre de tout sauf de la musique - battait son plein (de bière.) Décidé à boycotter l’événement et à davantage préférer m’esquinter les yeux plutôt que les oreilles, j’étais resté chez moi tantôt à lire quelque histoire sanglante les doigts de pieds en éventail, tantôt à crever la gueule d’une nation ennemie sur ordinateur, si possible à l’arme nucléaire.
Bref les occupations tout à fait saines d’un jeune homme absolument pas frustré du tout. Mort aux Anglais.

Dans l’optique de reposer mes yeux (ha ha), je me suis accoudé à la fenêtre, regardant les badauds, les uns immobiles à regarder un groupe de pop-rock qui ne sait pas jouer, les autres déambulant dans les allées, boisson en main et boulettes en poche. Plus intéressant, sur les balcons de l’immeuble en face du mien étaient assis de jeunes hommes, tout ce qu’il y a de plus standard. Assis, sur la rambarde. Jambes pendantes, au-dessus du vide. Eux aussi regardaient l’affligeant spectacle proposé.
Mes yeux étaient rivés sur les balcons de l’immeuble face à moi, à cent mètres. Presque tous étaient remplis de gens jouant avec la mort. J’appréhendais la chute de l’un d’entre eux, je sentais la poitrine me serrer. Et c’est arrivé. Du sept ou huitième étage parmi les treize que compte l’immeuble, un jeune type fût happé par le vide, tué sur le coup au moment de l’impact avec le sol. Le moment était lourd, tendu, horrifiant. Je savais que cela allait arriver, et je n’avais rien pu faire pour l’empêcher. D’ailleurs, je n’avais rien fait. Et pour dire parfaitement les choses, au fond de moi j’attendais presque que cela arrive.
Et puis un deuxième, fatalement penché pour mieux voir le cadavre, prit son envol. Et un troisième. Et un quatrième. Bientôt, c’est une cascade d’humains intarissable qui s’abattait sur le bitume. Je voyais les corps s’empiler en tas, paralysé par l’effroi, les yeux écarquillés d’horreur. La foule, elle, ne s’intéressait qu’à la musique maladroite et dissonante. Tout se passait comme si j’étais le seul à assister à cette naissance d’une montagne de cadavres. Quelque part... ça me plaisait. Je me sentais vivre de voir les autres mourir.

Ce n’est pas sur ce rêve que je me suis réveillé, mais sur un autre beaucoup plus quelconque (une sombre histoire de ballons, d’Italiens et de coups de boule. Je ne sais vraiment pas où je vais chercher tout ça.) Toujours est-il qu’au lever, vers 5h30 ce matin et regonflé par huit longues et délicieuses heures de sommeil, la première chose que je fis est d’aller m’accouder à la fenêtre et de poser un regard rieur et rassuré sur les balcons vides de l’immeuble d’en face. Et en me retournant dans un sourire qui voulait dire « ah, neev, t’es vraiment taré », je m’en suis allé boire, me passer un coup d’eau et faire une petite heure de vélo.

***



Tout à l’heure, je vais aller voir une comédie romantique italienne. Lotharie me l’a proposé, et comme cela fait longtemps que je n’ai pas vu de comédie romantique et qu’à chaque fois que c’est moi qui choisit un film, ledit film s’avère être une merde liquide en sorbet, je lui ai dit que j’étais partant. En plus, ça me permettra de me réconcilier avec l’Italie, que j’ai un peu dans le nez depuis quinze jours (rapport à - je ne pense pas en avoir parlé - un coup de boule d’une brêle de 34 ans qui réagit à des insultes que même un gamin de 14 laisse courir.)

Ca me permettra également de vérifier si je suis toujours en état de manque d’affection. Si je sors de la salle en larmes ou avec un sourire béat, c’est que oui-y-a-des-chances. Sinon, c’est que je suis redevenu ce solitaire guerrier légendaire, surpuissant et sans merci que je n’ai jamais été, du reste.
Et puis franchement, une femme : pourquoi faire ? Elles ne m’ont jamais compris et c’est à peu près réciproque. Et si c’est pour écouter des choses incompréhensibles par moi, j’aime autant écouter des interviews de Richard Virenque : lui au moins me fait marrer.

Prenons par exemple une mise en situation. Je suis au lit avec mademoiselle à mes côtés et, pour une raison qui m’échappe mais alors totalement, elle a décidé que j’étais un mec bien et que je l’excite (la drogue ou l’hystérie, probablement.) S’en suit le dialogue suivant :

Elle : Mmm... neev ?
Moi : Oui ?
Elle, lascive et lubrique : J’ai envie... mmm... ce soir j’ai envie de faire tout ce que tu veux, et entends-moi bien : absolument tout ce que tu veux...
Moi : Tu... t’es sérieuse ?
Elle : Oh oui...
Moi : Wow ! Je pourrais avoir des crêpes au nutella ?

Bon. Ne rigolez pas, je l’ai déjà fait. Vous voyez que je suis en décalage situationnel bilatéral, autrement dit avec mes propres envies mais surtout avec les siennes, mais je crevais d’envie de caser le mot « bilatéral » quelque part (ça m’excite.)

Suite à quoi, plusieurs cas d’école :

***CAS n°1 : La fille pas sûre d’elle.

Ce sont celles qui sont persuadées que vous vous foutez de leur gueule, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, quoi que vous pensiez. Elles doutent de tout, mais surtout d’elles-mêmes, et évidemment passent leur vie à se trouver beaucoup trop grosses. Pour le cas n°1, la suite du dialogue précédent donnerait quelque chose comme :

Moi : Wow ! Je pourrais avoir des crêpes au nutella ?
Elle : Qu.. Quoi... Tu dis ça parce que je suis grosse c’est ça ? Je te plais pas, je le sais, t’as envie de vomir rien qu’à me regarder, je le vois bien, bouuuh, ma vie est fichue, tout est de la merde, et toi tu te moques de moi, tu me rabaisses, tu veux que je souffre, c’est ça ?

Il est toujours très tentant de répondre « oui. »

***CAS n°2 : La fille trop sûre d’elle.

C’est l’exact opposé du cas n°1. Suite du dialogue :

Moi : Wow ! Je pourrais avoir des crêpes au nutella ?
Elle : Tu dégages.
Moi : Heu... Je plaisantais.
Elle : Je veux pas le savoir. Tu sors de cette maison.
Moi : Heu mais c’est que je suis chez moi.
Elle : Tu dégages quand même.

Le genre castrateur, vous voyez ? Souvent séduisantes d’allure, mais qu’on ne désire pour rien au monde...

***CAS n°3 : La fille borderline.

Elle, c’est la tarée de service. Eprouvante, nerveusement. Suite du dialogue :

Moi : Wow ! Je pourrais avoir des crêpes au nutella ?
Elle, sanglotant : B.. Bouuuhhohuhohuhouuuuuuuu
Moi, la prenant dans mes bras : Mais, mais ne pleure pas, je plaisantais, c’était pour rire !
Elle, les yeux dégoulinant de haine : NE ME TOUCHE PAAAAAS !!! JE DÉTEEEEEEESTE !!!!
Moi, reculant : Oh, calme-toi ma chérie.
Elle, soudainement enamourée : Je t’aime...
Moi, rassuré : Approche...
Elle, re-haineuse : JE TE DÉTEEEEEEESTE RAAAAAH !!!

La folle, quoi.

***CAS n°4 : La rabat-joie

La pince-sans-rire par excellence, stricte, maniaque et psychorigide. Politiquement proche de Charles Pasqua. Suite du dialogue :

Moi : Wow ! Je pourrais avoir des crêpes au nutella ?
Elle : As-tu perdu le sens commun ?
Moi : Ben quoi ?
Elle : Tu es minable, lorsque tu te comportes ainsi. J’attends de toi davantage de contenance, neev.
Moi : Allons, ce n’était qu’une plaisanterie... Approche, plutôt...
Elle : Non. Cela commence par des plaisanteries, et on sait bien comment ça finit. Bientôt tu iras te rouler dans la fange en me racontant des blagues sur les blondes ou pire, des blagues de Carlos. Je ne laisserai pas notre couple sombrer dans la déchéance prolétarienne la plus crasse, tu es prévenu neev, il faudra te reprendre.
Moi : Pardon, Madame.
Elle : Bien. A propos, comptes-tu aller au colloque départemental des jeunes UMP ? Je t’y encourage vivement, la campagne approche et nous aurons besoin de tous le monde pour assurer la...

J’arrête là le dialogue, cette fille est vraiment trop chiante.

CAS n°5 : La femme de ma vie

C’est tout simplement celle qui rira à ma petite blague, fondra dans mes bras en me disant m’aimer, fera l’amour gentiment puis follement comme j’aime bien et, le lendemain matin, me laissera deux crêpes au nutella sur la table de chevet pendant mon sommeil.

Elle ne sera pas facile à trouver celle-là, mais si toutefois il est encore permis de rêver... pourquoi pas ?

lundi 3 juillet 2006

Le boson de Higgs

Je ne pense pas être fait pour qui que ce soit. A regarder les choses en face j’ai déjà du mal à me sentir fait pour moi-même, alors je vois mal comment je pourrais dans de bonnes conditions m’embarrasser de quelqu’un, et à fortiori embarrasser ce quelqu’un de ma propre personne.

Et ouais, c’est le bordel.

Je parle évidemment de cette pathétique quête d’âme sœur dont tout le monde semble faire un objectif de son existence minable. Je n’échappe pas à la règle comprenez-moi bien, au royaume des minables je suis un seigneur, mais j’ai juste l’impression que ce jeu n’est pas fait pour moi. Le foot je comprends, le scrabble j’excelle, Tetris je suis juste imbattable, mais l’amour j’ai du mal. Et alors attention, je ne parle même pas de la vie de couple hein : je m’y connais autant qu’en techniques d’épuration ethnique (c’est-à-dire pas beaucoup, pour ceux qui auraient des doutes.) Non, je parle juste du fait d’être en couple, d’être avec quelqu’un. De ne pas être seul comme une merde.

De parler à d’autres êtres humains. Nan j’déconne, ça je maîtrise (depuis un an.)

J’ai constamment cette sensation d’être en marge, d’être là sans vraiment être là. Je me demande mentalement « suis-je content d’être ici en sa compagnie ? Est-ce satisfaisant, est-ce le bonheur ? » Et la réponse est invariablement « oui c’est... pas mal. » Je crois qu’en ce qui concerne ces choses-là, il n’y a rien de pire que la mièvrerie. Lorsque les sensations ne sont pas claires et aux contours bien définis, n’est-ce pas qu’en vérité on ne ressent rien ? Je le pense.
Et puis il y a cet ennui persistant qui naît beaucoup trop vite. Pour tout. Je me lasse des choses à une vitesse digne d’un solo du plus grand des guitar heroes. Et j’ai longtemps éprouvé certaines réticences à penser qu’il en allait de même avec les gens. Ha ! Raté. Les gens m’ennuient aussi vite que je les ennuie moi-même. Avant je me sentais mal à l’aise avec eux, plus maintenant. Maintenant ils me font juste bailler. Comme à peu près tout, du reste.

La solitude me rend probablement aussi gris que le ciel du Finisterre.

***



Alors que je n’avais presque pas dormi la nuit précédente et que, du coup, j’étais méchamment ravi d’aller me pieuter, l’équipe de France de foute a eu la fabuleuse d’idée d’étriller des Brésiliens sur le score absolument sans appel de 1 à 0. Et je ne sais pas exactement pourquoi, ça a fait précipiter plein d’imbéciles dans les rues pour y klaxonner et hurler de bonheur, les yeux exorbités et la bave aux lèvres. Comprenez-moi bien hein, j’ai vu le match et j’étais en apnée du but d’Henry (sur lequel je me suis fêlé une corde vocale) jusqu’au coup de sifflet final, j’étais très content de cette victoire (comme quoi je peux encore vaguement m’extasier pour quelque chose), mais je ne saisis pas l’intérêt qu’il y a à cramer quelques litres d’essence juste pour faire « tût-tût » et gueuler très fort l’affirmation lourde de sens que je ne résiste pas à vous soumettre : « On est en demi, on est en demi, on est, on est : on est en demi. »

Les gens n’ont pas encore saisi les bienfaits de la TIPP et ne comprennent rien à la construction de l’Union Européenne, mais ils sont pleinement conscients qu’un quart de finale est généralement suivi d’une demi-finale. Et attention : ils le font savoir, les gars.

De facto, j’ai eu toutes les peines du monde à trouver le sommeil. Ces gredins, que dis-je ! ces bandits de grand chemin n’ont cessé de tut-tuter, de teuf-teuffer et de drelin-dreliner jusqu’à 1h00 du matin. L’heure à laquelle je sombrai dans ce délicieux coma que l’on appelle le sommeil.

Je me suis réveillé le sourire aux lèvres, satisfait d’avoir pu paisiblement dormir quelques heures. Puis, voyant qu’il faisait encore et qu’ici un 2 jullet le soleil se lève à 5h, un doute me prît. Ce petit bâtard eut tôt fait de se mouvoir en sourire amer scotché sur ma face fatiguée et mal rasée lorsque je m’aperçus que ce que je croyais être quelques heures de sommeil n’était en réalité que soixante misérables minutes de merde et qu’il n’était que 2h00 du matin. Et que non, nous n’étions pas le surlendemain (j’ai vérifié, bourré d’optimisme.)

Holy mother of shit, me dis-je, je viens de dormir une heure entière sans interruption ! Ca doit être mon meilleur score depuis 1996. Appelons le Guiness Book pour le leur dire. Ah non suis-je bête, je ne peux pas les appeler puisqu’il n’est que DEUX HEURES DU MATIN.

Tiraillé par la faim et la soif, je rampai à la cuisine pour m’y sustenter rapidement d’un crounch au choco et de quelques gorgées d’eau avant de repartir sur le front de ma grande guerre contre le sommeil. Et là, sorti de nulle part : un refrain d’une vieille chanson de Manowar (The Power of thy Sword, une chanson dans laquelle un type chante à la gloire de sa super épée super efficace pour tuer d’autres gens munis d’épées moins bien.) J’ai d’abord cru à un con qui aurait tuné sa voiture pour lancer du Manowar à chaque coup de klaxon comme certain le font avec La Cucaracha. J’ai ensuite réalisé que j’étais vraiment stupide, que la chanson n’était que dans ma tête, et que je ne sais pas de quelle pathologie je souffre exactement mais qu’elle doit être bien gratinée.

Cinq minutes après, allongé sur mon lit, les yeux tout ronds à me demander « pourquoi moi ? », je m’évertuais à tenter de chasser le refrain de mon esprit en me concentrant sur le silence... difficilement :

(silence)
neev : C’est bon, je le tiens.
The clash of honor calls...
neev : Oh non, pas encore...
...to stand when others fall...
neev : neev arrête ça immédiatement espèce de maniaque.
Gods of war feel the power of...
neev : et merde.
... my swooOooOoOoOooOooooOOOOOooOoOOOoord !!!
neev : Je veux mourir.

[Le mp3 du refrain pour vous rendre compte du supplice. Clic droit, enregistrer sous.]

C’est un imprévu qui me fit oublier cette invasion mentale intempestive. Du bruit dans l’appartement. Il est maintenant 3h00 du matin et j’entends quelqu’un déplacer ce que j’imagine être des sacs. Je vais voir.
Mon père habillé m’a tout l’air de plier bagages, aidé par ma mère, elle en robe de chambre et visiblement à peine réveillée. Nous sommes début juillet et mon père est à la retraite depuis deux jours ; je savais qu’il devait partir au moins deux ou trois mois à la maison en Espagne, mais je ne savais pas que c’était prévu maintenant. Et apparemment, ma mère non plus.

Son visage était fermé, comme à chaque fois qu’il se passe quelque chose de pourtant extrêmement simple mais qui lui échappe totalement : papa a assez attendu et brûle de désir de se barrer. Un désir si pressant qu’il a eu l’idée de le faire en pleine nuit, et sans daigner dire au revoir à quiconque. Pas à moi, en tout cas.

Je m’approche d’eux simplement vêtu d’un caleçon. Je m’empare d’un sac et le tend à mon père en m’apprêtant à lui souhaiter bon voyage et à lui dire d’être prudent sur la route. Mais avant de pouvoir le faire, il me dit qu’il va juste amener les sacs à la voiture et qu’il revient.

Je suis allé m’habiller et attendre sur le balcon. C’était une très belle nuit d’été.

Il revient, et va préparer son petit déjeuner à la cuisine. Je vais l’y rejoindre, nous tapons vaguement la discussion. Ma mère se contente de rester dans le couloir comme une idiote, et d’épier notre conversation.
On s’échange nos numéros de téléphone, il me dit qu’il comptait partir en milieu de semaine mais que ça aurait coïncidé avec les départs en vacances. Il ne m’explique pas pourquoi il n’est pas venu me dire au revoir hier après le match, et je ne lui fais pas l’offense de le lui demander. Moitié pour ne pas gâcher son départ en retraite, et moitié parce que je m’en fous un peu. Et bien que cela défie toutes les lois de l’arithmétique, j’ajouterai une troisième moitié : pour ne pas le perturber avant qu’il ne prenne la route. Le type a soixante ans et conduit aussi bien que je parle allemand.

Ma mère continue de bouder fièrement, cette fois-ci dressée devant la grande fenêtre coulissante menant au balcon, et regardant au loin. Je me demande intérieurement quel moment elle va choisir pour piquer sa crise de sarcasmes.

Réponse : au moment de dire au revoir. Mon père me fait la bise, et au moment de la faire à ma mère elle marmonne en galicien : « C’est ça, au plus tard possible. » Suffisamment faiblement pour qu’il ne comprenne pas et qu’il lui demande de répéter, comme d’habitude. Et elle de répéter : « Au plus tard possible ! » mais en quittant la pièce. La technique du hit and run, en rien constructrice, lâche au possible et typiquement made in mamanland. Sans doute ce que je déteste le plus chez elle.
Mon père, un peu plus malin, ne se sentant pas tout blanc et étant probablement emmerdé par ma présence se contente de répéter la phrase en maugréant et en réclamant un peu de correction. C’était bien joué : mieux il conserverait son calme, plus vite il pourrait se barrer. Ce qu’il fit, en me lançant un dernier « ciao » auquel je répondis en ajoutant que je le tiendrai au courant pour son courrier, comme il me l’a demandé. Le tout dans un sourire comme pour lui dire « t’inquiète pas pour la vieille, elle a un comportement de merde quand elle est contrariée. »

J’étais plutôt content qu’il s’en aille, je me suis toujours mieux senti sans lui autour de moi. Je me sentais cependant énervé contre ma mère, toujours a fusiller les joies des autres juste parce que ça ne l’arrange pas. Gratuitement en plus, car je sais fort bien qu’au fond d’elle, elle s’en moque.
Il est 4h00 du matin. Elle est partie préparer le déjeuner histoire de se calmer les nerfs, et je suis retourné me coucher. Mais impossible de dormir.

A 5h00, j’ai enfilé mes baskets et je suis sorti. J’ai le plus sympathiquement possible signifié à ma mère que j’allais faire un tour, à quoi elle a répondu dans un sourire. Tout était déjà oublié. C’est bien ce que je disais : le plaisir d’emmerder son monde.

Déambulant avec la nonchalance qui parait-il me caractérise, je remarquai qu’armé d’un pantacourt et de mon iPod, j’étais paré pour un petit footing très (trop) matinal. D’ailleurs je courais déjà, je ne m’en étais tout simplement pas aperçu. Et comme j’avais de la colère à évacuer, je me suis fait une petite séance de souffrance parfaite pour ces occasions : du fractionné avec sprint dans les montées et marche dans les descentes.
Trois quarts d’heure plus tard, je rentrai chez moi les jambes molles et les poumons calcinés. Mais enfin fatigué.

Je me suis endormi vers 7h00. Et réveillé huit heures plus tard.

Fait chier.