jeudi 14 septembre 2006

L’effroyable rien

Le ciel était d’encre et ponctué d’étoiles. Probablement. C’est en tout cas ce à quoi il ressemble lorsque dix kilomètres d’épaisseur de nuages ne le masque pas, comme c’était le cas ce soir-là. Mais pour l’esthétique narrative, l’imaginaire collectif, l’amour de l’humanité et la paix dans le monde, je vous propose d’imaginer que le ciel était d’un noir d’encre et ponctué d’étoiles. Mais sachez toutefois que c’est un mensonge. Ehonté. Libre à vous de vous raconter des histoires, après tout si ça vous aide à mieux dormir la nuit, pourquoi pas ? Mais ne venez pas vous plaindre plus tard de vivre une vie factice jonchée de mensonges. Et de mort. Et de désolation. Je dis ça pour vous, hein. Moi je m’en moque : je le sais que ce soir-là le ciel était tout pourri. Mais vous non, votre grande lâcheté, votre monumentale couardise vous oblige à accepter n’importe quoi, y compris un ciel d’encre et ponctué d’étoiles alors qu’il est de notoriété mondiale que le temps était pourri depuis des temps immémoriaux, sans que vous puissiez lutter. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous êtes des FAIBLES, des NÉVROSÉS DE MES DEUX et des PROSÉLYTES DU NÉGATIONNISME MÉTÉOROLOGIQUE. HALTE AU FASCISME ! NO PASARAN ! Il FAISAIT MOCHE CE SOIR-LA, BORDEL !

****** Interlude médicamenteuse ******

Ok. Ca va. Je gère.
Reprenons.

****** /Interlude médicamenteuse ******

Le ciel était donc d’encre et ponctué d’étoiles (mais j’ai honte pour vous, sans déconner.) Vingt-et-une heures étaient passées ce jour-là, et mon estomac protestait contre le jeûne. C’est normal, c’est syndical, je respecte. A vingt-et-une heures, un estomac à le droit d’être rassasié. C’est donc d’une foulée, certes pas pressée car tel n’est pas le genre de la maison, mais décidée et volontaire que je déambulais dans une rue déserte. Des écouteurs soudés à mes canaux auditifs s’appliquaient avec un zèle remarquable à me pulvériser les pavillons en me délivrant un ahurissant solo de guitare qui frapperait n’importe quel mortel d’une paralysie faciale instantanée, mais qui pour nous autres, encartés UMP et autres Forces du Mal assimilées, est aussi inoffensif et audible que la nouvelle promo de la star ac’. D’accord, mauvais exemple.

Je me délectais sans réserve de cet instant psychotico-musical, lorsque mon regard tomba sur un objet déjà vu un millier de fois, une de ces choses du quotidien que l’on voit sans jamais regarder : un conteneur à ordures. Un de ces gros machins en plastic que vous trouvez dans les locaux à ordures de vos immeubles. Si toutefois ils en sont pourvus, car de toute évidence celui auquel appartient le conteneur dont la vue m’était proposée n’en disposait point : si le contraire avait été, jamais il aurait été placé sur le trottoir en compgnie des poubelles à mazout garées sur le parking de la résidence incriminée.

Le conteneur n’était d’ailleurs pas seul, c’eût été trop triste. Non, il était entouré de toute sa famille de conteneurs, bien alignés le long du trottoir. Mais je n’eus pas le temps de m’émouvoir de ce charmant tableau qu’un détail me chatouilla presqu’aussitôt : sur le ventre de chaque membre de la famille Conteneur était inscrit un numéro que je n’ai absolument pas retenu, mais accompagné de deux mots qu’il me serait difficile d’oublier : Jean Jaurès.

Je me baladais bien entendu dans la rue du même nom, pour aucune autre raison quelqu’un s’amuserait à écrire à la peinture blanche « Jean Jaurès » sur des poubelles. Mais je n’ai pas pu m’empêcher d’écarquiller les yeux, comme si je me rendais soudain compte du ridicule de quelque chose de plus grand, de plus important que moi. Je me suis demandé par quel mécanisme de pensée, par quel raisonnement quelqu’un s’est senti poussé à inscrire le nom d’une des dix personnes les plus reconnues et respectées de l’Histoire française sur des objets servant à contenir des déchets.

L’esprit pratique bien sûr, j’entends bien. Tel objet public appartient à telle rue, donc on inscrit le nom de ladite rue sur l’objet pour que tout le monde soit d’accord et ne commette d’impair. D’accord. Mais personnellement, si j’avais été assassiné lors d’une époque trouble au simple motif d’avoir eu raison sur toute la ligne et que l’on avait, à titre posthume, floqué de mon nom une quantité colossale de rues, d’avenues, de places et de boulevards, ça me ferait dans le meilleur des cas gentiment sourire de constater que des abrutis se servent de ce prétexte minable pour baptiser des poubelles de mon identité.

Alors je veux ce soir lancer un message fort à toute la jeunesse qui rêve de célébrité et qui me lit de faire très attention. Ne faîtes jamais rien d’important. Sous aucun prétexte. Devenez pop star, animateur télé ou joueur de foot si ça vous chante : les gens les adorent mais comme ils ne servent à rien ils les oublient vite, aussi leur nom ne risque t-il pas d’atterrir sur le plastic d’un conteneur. Mais si vous avez le malheur - ou pire, faîtes la bêtise ! - de sauver des milliers de vies, d’être un champion de la paix ou encore un moudjahidin de l’équité, sachez que lorsque vous serez mort vous servirez la communauté en recueillant les pots de Flamby vides et les capotes usagées. Hé ouais.

Enfin en tout cas à côté de chez moi c’est ainsi que cela se passe. Mais j’imagine que c’est également la règle dans tout le reste de l’univers... Non ?

Oh.