Je rêve d’un poulet géant qui me ferait des câlins...
De toutes les aberrations statistiques qui existent - et entre les chiffres du chômage, la victoire de François-David à Koh-Lanta et le carton de Ségolène Royal dans les sondages en France nous sommes sacrément gâtés -, ma favorite est la suivante : 80% des gens s’estiment mieux pourvus (intellectuellement, physiquement, socialement, ce que vous voulez) que la moyenne des autres.
Lorsque j’ai un coup de déprime, je me rappelle cette statistique et je me plie par terre de rire pendant vingt minutes. Ca ne manque jamais.
Car évidemment, la moyenne se trouvant à 50% (c’est une convention, paraît-il) cela porte à au moins 30% le nombre de personnes qui se fourvoient complètement lorsqu’il s’agit de se juger soi-même. Et je dis « au moins » car dans les 20% qui ne déclarent pas être meilleurs que la moyenne, il y a toujours une petite fraction de dépressifs semi-professionnels qui se sous-estiment de façon chronique. On peut donc raisonnablement penser qu’un gros tiers de la population passe sa vie à se raconter n’importe quoi, d’une manière ou de l’autre.
Notez bien que la statistique n’est pas valable pour les questions d’argent (qui plus est en France, suis-je tenté de dire, mais je ne le dirai pas. Non, je ne l’ai pas dit. Je vous demande de vous arrêter.) Posez la question « Considérez-vous mieux vous en sortir financièrement que la moyenne de la population ? » à un panel (représentatif) aussi large que vous le souhaiterez, vous trouvez toujours une majorité écrasante qui vous répondra que non, c’est la dèche, que l’essence c’est trop cher, que le forfait téléphone portable du jeune Jean-Kévin coûte les yeux de la tête [1] à sa mère et qu’il est scandaleux que depuis le passage à l’euro le prix du déodorant Ushuaïa aux extraits naturels (0.78%) de kiwi du Permafrost et de cacahuètes d’Amazonie ait augmenté de moitié.
Enfin bref vous l’aurez compris, vous dégagerez toujours de votre sondage une majorité de connards qui viendront pleurer sur leurs problèmes de riches et se mélanger à la minorité de ceux qui en bavent *vraiment*.
Mais heureusement, ils tiennent le coup grâce à leur intellect et leur force morale, bien entendu très nettement supérieure à la moyenne nationale. Ouf.
***
Mon père n’est toujours pas rentré d’Espagne. Je n’en suis du reste en rien étonné. La dernière fois que j’en ai parlé ici, c’était avant les feux de forêts estivaux qui ont à peu près tout ravagé en Galice - précisément là où mon père se trouve actuellement, avouez que ça tombe bien. C’était au début du mois d’août, le même que je vous disais la dernière fois ne pas avoir vu passer. Mon père nous a dit avoir effectué quelques veillées pour surveiller les maisons situées le plus en amont sur les collines boisées bordant le village, et surplombant un océan dont les vagues viennent mourir sur le sable doré de la plage favorite de toutes les créatures les plus splendides de la région, leur parfaite plastique moulée dans de minuscules maillots humides de sueur et... et bref ça ne va pas du tout : j’ai envie de baiser.
Mais revenons-en à mon père, si toutefois je parviens à me débarrasser de l’image de mon père muni d’une paire de seins. Après l’épisode apocalyptique des feux criminels perpétrés, selon la Guardia Civil, soit par des néo-nazis frustrés adorateurs de Satan, soit par des adolescents (mais n’importe quel psy vous dira que c’est psychiquement strictement la même chose), mon père n’a cessé de me harceler au téléphone pour connaître l’évolution de son dossier de retraite. Pardon, je reformule : pour savoir s’il allait toucher son pognon prochainement, et combien.
Bon garçon, je me suis personnellement occupé de ses affaires, ainsi que de l’ensemble des affaires courantes. Sans doute parce que dans la mentalité rétrograde de mes géniteurs, l’absence du vieux mâle fait de moi le mâle dominant par intérim. Ca me fait davantage sourire que ça ne m’ennuie. Du moins tant qu’on ne me demande pas de découper la dinde à Noël.
Mais depuis que ses histoires de pension vieillesse (le ton de sa voix s’assombrit à chaque fois que je prononce ces deux mots avec application et distinction, je suis cruel) sont réglées dans tous les sens du terme, ses coups de fil se raréfient. Encore une fois, ça ne m’étonne absolument pas. Et d’ailleurs, je le comprends.
Mais il a appelé, il y a quelques jours. Et à cette occasion, mes parents se sont - encore... - engueulés au sujet de la résidence secondaire dans laquelle mon père se trouve en ce moment, et qui appartient en toute logique à ma mère puisqu’elle tient elle-même de la sienne le terrain sur lequel elle est bâtie. Mais que mon père tente de s’approprier. Bref, de basses histoires dignes de l’insupportable émission de Julien Courbet et qui illustrent les propos que je tenais tout à l’heure non sans une pointe d’acerbité : des histoires de nantis qui jouent les martyrs.
Ils étaient là, à s’envoyer des atrocités à la figure. Je me trouvais juste à côté du téléphone, penché sur la petite table à remplir chercher un papier administratif quelconque. J’entendais mon père s’égosiller dans le combiné là-bas, à 1600km dans sa Galice et ses nouveaux paysages lunaires. Je voyais ma mère, ses yeux remplis de mépris et son visage puant la mesquinerie. J’assistais au spectacle désolant donné par deux des innombrables ouvriers immigrés des Trente Glorieuses qui à force de travail ont pu fonder une famille (coucou les amis) dans des conditions acceptables et se constituer un patrimoine qu’aujourd’hui ils se disputent comme les chiens galeux qu’ils sont, alors que s’annonce le crépuscule de leur vie et qu’il leur ait permis d’en profiter enfin, de la vie. Mais non, ils préfèrent se tirer dans les pattes et manœuvrer l’un contre l’autre, plutôt que de coexister en paix.
Cette saynète m’a fait l’effet d’une triple perfusion de haine liquide instantanée, j’étais ivre de rage. J’ai sorti le document que je cherchais, l’ai jeté avec dédain sur la table, et suis sorti en claquant très fort la porte. Oui je sais, ce n’est rien. Mais en ma qualité de bon garçon, lorsque je suis en colère ça ne va pas plus loin qu’une très virile démonstration de force sur le mobilier de la pièce dans laquelle je me trouve. J’aurais d’ailleurs tapé du poing sur la table si je n’avais pas eu autant peur de me blesser.
Bien plus tard, au moins vingt-cinq secondes après ma sortie, la colère a laissé place à de la tristesse. Puis a de l’indifférence. Et j’ai fini par me découvrir dans le quart d’heure qui suivit un talent de danseur de salsa. Donc, deux choses. Soit j’ai une grande faculté d’abstraction, soit je suis borderline.
Enfin, par rapport à la moyenne nationale, j’veux dire.
[1] En passant je ne savais pas qu’il existe des gens avec des yeux ailleurs que sur la tête.

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