lundi 3 juillet 2006

Le boson de Higgs

Je ne pense pas être fait pour qui que ce soit. A regarder les choses en face j’ai déjà du mal à me sentir fait pour moi-même, alors je vois mal comment je pourrais dans de bonnes conditions m’embarrasser de quelqu’un, et à fortiori embarrasser ce quelqu’un de ma propre personne.

Et ouais, c’est le bordel.

Je parle évidemment de cette pathétique quête d’âme sœur dont tout le monde semble faire un objectif de son existence minable. Je n’échappe pas à la règle comprenez-moi bien, au royaume des minables je suis un seigneur, mais j’ai juste l’impression que ce jeu n’est pas fait pour moi. Le foot je comprends, le scrabble j’excelle, Tetris je suis juste imbattable, mais l’amour j’ai du mal. Et alors attention, je ne parle même pas de la vie de couple hein : je m’y connais autant qu’en techniques d’épuration ethnique (c’est-à-dire pas beaucoup, pour ceux qui auraient des doutes.) Non, je parle juste du fait d’être en couple, d’être avec quelqu’un. De ne pas être seul comme une merde.

De parler à d’autres êtres humains. Nan j’déconne, ça je maîtrise (depuis un an.)

J’ai constamment cette sensation d’être en marge, d’être là sans vraiment être là. Je me demande mentalement « suis-je content d’être ici en sa compagnie ? Est-ce satisfaisant, est-ce le bonheur ? » Et la réponse est invariablement « oui c’est... pas mal. » Je crois qu’en ce qui concerne ces choses-là, il n’y a rien de pire que la mièvrerie. Lorsque les sensations ne sont pas claires et aux contours bien définis, n’est-ce pas qu’en vérité on ne ressent rien ? Je le pense.
Et puis il y a cet ennui persistant qui naît beaucoup trop vite. Pour tout. Je me lasse des choses à une vitesse digne d’un solo du plus grand des guitar heroes. Et j’ai longtemps éprouvé certaines réticences à penser qu’il en allait de même avec les gens. Ha ! Raté. Les gens m’ennuient aussi vite que je les ennuie moi-même. Avant je me sentais mal à l’aise avec eux, plus maintenant. Maintenant ils me font juste bailler. Comme à peu près tout, du reste.

La solitude me rend probablement aussi gris que le ciel du Finisterre.

***



Alors que je n’avais presque pas dormi la nuit précédente et que, du coup, j’étais méchamment ravi d’aller me pieuter, l’équipe de France de foute a eu la fabuleuse d’idée d’étriller des Brésiliens sur le score absolument sans appel de 1 à 0. Et je ne sais pas exactement pourquoi, ça a fait précipiter plein d’imbéciles dans les rues pour y klaxonner et hurler de bonheur, les yeux exorbités et la bave aux lèvres. Comprenez-moi bien hein, j’ai vu le match et j’étais en apnée du but d’Henry (sur lequel je me suis fêlé une corde vocale) jusqu’au coup de sifflet final, j’étais très content de cette victoire (comme quoi je peux encore vaguement m’extasier pour quelque chose), mais je ne saisis pas l’intérêt qu’il y a à cramer quelques litres d’essence juste pour faire « tût-tût » et gueuler très fort l’affirmation lourde de sens que je ne résiste pas à vous soumettre : « On est en demi, on est en demi, on est, on est : on est en demi. »

Les gens n’ont pas encore saisi les bienfaits de la TIPP et ne comprennent rien à la construction de l’Union Européenne, mais ils sont pleinement conscients qu’un quart de finale est généralement suivi d’une demi-finale. Et attention : ils le font savoir, les gars.

De facto, j’ai eu toutes les peines du monde à trouver le sommeil. Ces gredins, que dis-je ! ces bandits de grand chemin n’ont cessé de tut-tuter, de teuf-teuffer et de drelin-dreliner jusqu’à 1h00 du matin. L’heure à laquelle je sombrai dans ce délicieux coma que l’on appelle le sommeil.

Je me suis réveillé le sourire aux lèvres, satisfait d’avoir pu paisiblement dormir quelques heures. Puis, voyant qu’il faisait encore et qu’ici un 2 jullet le soleil se lève à 5h, un doute me prît. Ce petit bâtard eut tôt fait de se mouvoir en sourire amer scotché sur ma face fatiguée et mal rasée lorsque je m’aperçus que ce que je croyais être quelques heures de sommeil n’était en réalité que soixante misérables minutes de merde et qu’il n’était que 2h00 du matin. Et que non, nous n’étions pas le surlendemain (j’ai vérifié, bourré d’optimisme.)

Holy mother of shit, me dis-je, je viens de dormir une heure entière sans interruption ! Ca doit être mon meilleur score depuis 1996. Appelons le Guiness Book pour le leur dire. Ah non suis-je bête, je ne peux pas les appeler puisqu’il n’est que DEUX HEURES DU MATIN.

Tiraillé par la faim et la soif, je rampai à la cuisine pour m’y sustenter rapidement d’un crounch au choco et de quelques gorgées d’eau avant de repartir sur le front de ma grande guerre contre le sommeil. Et là, sorti de nulle part : un refrain d’une vieille chanson de Manowar (The Power of thy Sword, une chanson dans laquelle un type chante à la gloire de sa super épée super efficace pour tuer d’autres gens munis d’épées moins bien.) J’ai d’abord cru à un con qui aurait tuné sa voiture pour lancer du Manowar à chaque coup de klaxon comme certain le font avec La Cucaracha. J’ai ensuite réalisé que j’étais vraiment stupide, que la chanson n’était que dans ma tête, et que je ne sais pas de quelle pathologie je souffre exactement mais qu’elle doit être bien gratinée.

Cinq minutes après, allongé sur mon lit, les yeux tout ronds à me demander « pourquoi moi ? », je m’évertuais à tenter de chasser le refrain de mon esprit en me concentrant sur le silence... difficilement :

(silence)
neev : C’est bon, je le tiens.
The clash of honor calls...
neev : Oh non, pas encore...
...to stand when others fall...
neev : neev arrête ça immédiatement espèce de maniaque.
Gods of war feel the power of...
neev : et merde.
... my swooOooOoOoOooOooooOOOOOooOoOOOoord !!!
neev : Je veux mourir.

[Le mp3 du refrain pour vous rendre compte du supplice. Clic droit, enregistrer sous.]

C’est un imprévu qui me fit oublier cette invasion mentale intempestive. Du bruit dans l’appartement. Il est maintenant 3h00 du matin et j’entends quelqu’un déplacer ce que j’imagine être des sacs. Je vais voir.
Mon père habillé m’a tout l’air de plier bagages, aidé par ma mère, elle en robe de chambre et visiblement à peine réveillée. Nous sommes début juillet et mon père est à la retraite depuis deux jours ; je savais qu’il devait partir au moins deux ou trois mois à la maison en Espagne, mais je ne savais pas que c’était prévu maintenant. Et apparemment, ma mère non plus.

Son visage était fermé, comme à chaque fois qu’il se passe quelque chose de pourtant extrêmement simple mais qui lui échappe totalement : papa a assez attendu et brûle de désir de se barrer. Un désir si pressant qu’il a eu l’idée de le faire en pleine nuit, et sans daigner dire au revoir à quiconque. Pas à moi, en tout cas.

Je m’approche d’eux simplement vêtu d’un caleçon. Je m’empare d’un sac et le tend à mon père en m’apprêtant à lui souhaiter bon voyage et à lui dire d’être prudent sur la route. Mais avant de pouvoir le faire, il me dit qu’il va juste amener les sacs à la voiture et qu’il revient.

Je suis allé m’habiller et attendre sur le balcon. C’était une très belle nuit d’été.

Il revient, et va préparer son petit déjeuner à la cuisine. Je vais l’y rejoindre, nous tapons vaguement la discussion. Ma mère se contente de rester dans le couloir comme une idiote, et d’épier notre conversation.
On s’échange nos numéros de téléphone, il me dit qu’il comptait partir en milieu de semaine mais que ça aurait coïncidé avec les départs en vacances. Il ne m’explique pas pourquoi il n’est pas venu me dire au revoir hier après le match, et je ne lui fais pas l’offense de le lui demander. Moitié pour ne pas gâcher son départ en retraite, et moitié parce que je m’en fous un peu. Et bien que cela défie toutes les lois de l’arithmétique, j’ajouterai une troisième moitié : pour ne pas le perturber avant qu’il ne prenne la route. Le type a soixante ans et conduit aussi bien que je parle allemand.

Ma mère continue de bouder fièrement, cette fois-ci dressée devant la grande fenêtre coulissante menant au balcon, et regardant au loin. Je me demande intérieurement quel moment elle va choisir pour piquer sa crise de sarcasmes.

Réponse : au moment de dire au revoir. Mon père me fait la bise, et au moment de la faire à ma mère elle marmonne en galicien : « C’est ça, au plus tard possible. » Suffisamment faiblement pour qu’il ne comprenne pas et qu’il lui demande de répéter, comme d’habitude. Et elle de répéter : « Au plus tard possible ! » mais en quittant la pièce. La technique du hit and run, en rien constructrice, lâche au possible et typiquement made in mamanland. Sans doute ce que je déteste le plus chez elle.
Mon père, un peu plus malin, ne se sentant pas tout blanc et étant probablement emmerdé par ma présence se contente de répéter la phrase en maugréant et en réclamant un peu de correction. C’était bien joué : mieux il conserverait son calme, plus vite il pourrait se barrer. Ce qu’il fit, en me lançant un dernier « ciao » auquel je répondis en ajoutant que je le tiendrai au courant pour son courrier, comme il me l’a demandé. Le tout dans un sourire comme pour lui dire « t’inquiète pas pour la vieille, elle a un comportement de merde quand elle est contrariée. »

J’étais plutôt content qu’il s’en aille, je me suis toujours mieux senti sans lui autour de moi. Je me sentais cependant énervé contre ma mère, toujours a fusiller les joies des autres juste parce que ça ne l’arrange pas. Gratuitement en plus, car je sais fort bien qu’au fond d’elle, elle s’en moque.
Il est 4h00 du matin. Elle est partie préparer le déjeuner histoire de se calmer les nerfs, et je suis retourné me coucher. Mais impossible de dormir.

A 5h00, j’ai enfilé mes baskets et je suis sorti. J’ai le plus sympathiquement possible signifié à ma mère que j’allais faire un tour, à quoi elle a répondu dans un sourire. Tout était déjà oublié. C’est bien ce que je disais : le plaisir d’emmerder son monde.

Déambulant avec la nonchalance qui parait-il me caractérise, je remarquai qu’armé d’un pantacourt et de mon iPod, j’étais paré pour un petit footing très (trop) matinal. D’ailleurs je courais déjà, je ne m’en étais tout simplement pas aperçu. Et comme j’avais de la colère à évacuer, je me suis fait une petite séance de souffrance parfaite pour ces occasions : du fractionné avec sprint dans les montées et marche dans les descentes.
Trois quarts d’heure plus tard, je rentrai chez moi les jambes molles et les poumons calcinés. Mais enfin fatigué.

Je me suis endormi vers 7h00. Et réveillé huit heures plus tard.

Fait chier.