vendredi 19 mai 2006

Pour l’éternité d’accord, mais pas une seconde de plus

L’après-midi est délicieux, le soleil nous arrose de ses rayons tchernobyliens et les esprits sont en paix. Mes camarades de circonstance - aussi vite disparus de ma vie qu’ils ne sont apparus - et moi-même déambulons dans ce coquet campus universitaire, fourbus par une heure de lever matinalissime et les coups de massue répétés portés par les bilans comptables et autres tableaux entrées-sorties auxquels nous eûmes dû faire face depuis huit heures.

Le plus dur est derrière nous, aussi ne nous reste-t-il plus qu’une épreuve aujourd’hui : le Droit des sociétés commerciales et des affaires. Une matière annexe, remplie à craquer de lieux communs et dont la seule et unique difficulté consiste à réduire cent cinquante pages de cours en une fiche synthétique de quinze, de l’apprendre par cœur et de la recracher comme une bibine tiédasse le jour de l’examen.
Mais avant cela, une petite heure et demi nous est offerte pour d’éventuelles dernières révisions.

Et c’est ainsi, mus par une conscience estudiantine contant certes fleurette à l’excès de zèle mais néanmoins fort respectable, que mes compères et moi nous rendons, non sans regret, en bibliothèque.

Un endroit exemplaire. Des tables immenses, impeccablement alignés, de larges allées, une baie vitrée géante offrant une vue qui ferait verdir de jalousie le Père Fouras. Et évidemment, le long des murs et au milieu des allées, d’innombrables tomes tous plus austères les uns que les autres vous contemplent et vous rappellent que vous n’êtes pas venu ici pour cueillir des mirabelles.
Nous prenons place.

Armé de mes fiches synthétiques - lesquelles l’étaient d’ailleurs un peu trop, mais passons - je me mets à relire mes pattes de mouches pour la soixante-quatorzième fois, juste histoire de m’assurer que le tout est encore bien ancré dans ma mémoire. Je lève la tête tout en fermant les yeux, rabâchant tout entier le chapitre IV traitant des acteurs du droit commercial : petit un, l’accès au statut de personne physique commerçante, petit deux, les obligations du commerçant, petit 3, la participation du conjoint du commerçant à l’activité commerciale, petit 4... heu... petit 4...
La tête toujours relevée j’ouvre les yeux, légèrement courroucé par mon absence. Et là, mon regard vient droit se figer sur la créature assise tout juste en face de moi et dont j’avais, par je ne sais quel prodige, complètement ignoré la présence jusqu’à présent. Mon âge, brune, coupe au bol, traits démesurément délicats, peau pâle mouchetée de tâches de rousseur et yeux émeraude. Je la devine élancée et son décolleté, sans pour autant être agressif ou trop osé, est en lui-même une émotion rare.

« Je ne suis pas un expert, mais je pense qu’il s’agit d’une femme » me dis-je à moi-même.

Je regarde discrètement en coin mon camarade assis à ma droite et m’aperçois, avec une consternation dont l’atrocité n’avait d’égal il fût un temps que la funeste cargaison de l’Enola Gay, que ce fumier a les yeux amoureusement rivés sur son polycopié, ouvert à ce que je devine être le chapitre concernant la différence fondamentale entre concurrence illicite et concurrence déloyale. Cette espèce d’antisémite de merde a Miss Monde à deux mètres de lui et il s’en fout ! Je me rappelle avoir eu à ce moment précis une envie (presque) irrépressible de lui arracher la vésicule biliaire avec les dents, mais je me suis retenu pour ne pas risquer de faire mauvaise impression devant Monica Bellucci (en mieux.)

« Ahem, bon. Neev, mon connard, ce n’est pas le moment de tomber amoureux. Le Droit des affaires. Voilà un sujet passionnant. Oh, mais regardez-moi ce port de tête à tomber par terre... »

Avec le courage et l’abnégation des braves, j’ai réussi bon an mal an à réciter mon chapitre IV, trouvant la force d’oublier cinq minutes la succube des Enfers venue sur Terre - j’en suis sûr - pour dévorer mon âme. J’ai une tendance à fermer fort les yeux et à bouger les lèvres sans bruit, lorsque je récite mentalement quelque chose que je ne maîtrise pas encore. Je ne m’en rends évidemment pas compte sur le coup, étant trop concentré sur ce que je fais. Il y en a une en revanche à qui ça n’a pas échappé.

En rouvrant les yeux, je l’ai surprise me jetant un regard, un petit sourire en coin. Je ne sais pas si elle me trouvait ridicule ou mignon, et très franchement je ne préfère pas savoir, mais je me suis senti un peu couillon et ça m’a fait rire doucement. Elle a relevé les yeux et a ri silencieusement avec moi le temps d’un regard. J’ai pensé qu’à cet instant quelqu’un avait changé mon sang en lave incandescente.

« L’Etre Suprême a remarqué mon existence, cela veut donc dire que je vis dans le même monde qu’elle ! Et moi qui ai cru pendant vingt-quatre ans que les filles comme elle vivaient sur une île d’un monde parallèle quadridimensionnel auquel seuls les acteurs, les mannequins et les millionnaires pouvaient accéder... »

Mais j’aime autant couper court à tout délire fantasmagorique de votre part, l’idylle naissante entre ma pomme et mademoiselle canon calibre 24 ne pu aller plus loin dans l’obscénité pour trois raisons principales : 1/ nous avions tous deux largement autre chose à foutre, 2/ j’étais largement trop terrorisé pour articuler un mot de plus d’une nanosyllabe, et 3/ la probabilité qu’une fille comme elle puisse s’intéresser à un type comme moi est approximativement trente fois inférieure à celle de devenir multimillionnaire en pariant sur la victoire de Trinidad et Tobago en finale de la coupe du monde de football (qui à peu près est équivalente, pour les non connaisseurs, à la probabilité que François Mitterrand soit élu à la Présidentielle de 2007.)

Au moment pour moi d’aller achever ma journée d’épreuves une mélancolie propre me serra le cœur et, dans les escaliers, je m’écroulai sur les marches en pleurant d’amertume sous les regards horrifiés de mes compagnons.

Meuh nan, j’déconne. J’ai passé mon exam, je suis entré chez moi et je me suis branlé trois fois en écoutant du Manowar. C’est que j’ai changé, hein. Je suis sain d’esprit maintenant. Bon je vous laisse, j’ai un attentat sur Jacques Chirac à organiser. HAIL TO THE KING ! HAIL TO THE KIiiiiIIiiNG !!!