vendredi 26 mai 2006

Hellion (2/2)

C’était il y a quelques jours.
J’étais debout dans le vestibule d’un wagon de RER, le pubis plaqué sur les fesses rebondies d’une jeune femme. Evidemment, le train était bondé et étant adossé au mur, je ne pouvais faire autrement. Elle tourna la tête pour me regarder, d’un air indéfinissable.

neev : Je suis désolé, je ne peux pas bouger, je ne le fais pas exprès...
Elle, me souriant : Y a pas de problème, c’est pas grave.

Constatant que de toute évidence j’étais dix fois plus gêné qu’elle, je me désintéressai de la situation et me mis à gambader mentalement sur la rive gauche du fleuve de mes pensées, à l’image d’un Tom Sawyer fantasmé et avec mes interrogations du moment en lieu et place des bateaux à roue du XIXe : Ségolène Royal réussira-t-elle à tenir la distance ? Quelle carrière embrasserai-je, si tant est que j’en embrasse une ? Ahmadinejad et Domenech continueront-ils longtemps à faire flipper tout le monde ? Quand cette espèce de chienne cessera-t-elle de se frotter à ma bite ?

J’étais donc là, employant ma légendaire capacité de réflexion à ces peccadilles et suant à grosses gouttes car simultanément écrasé par la chaleur et par une paire de miches. Le temps commençait à me peser. Dans un soupir prolongé, mes yeux se baissèrent et mon regard se posa sur ma main droite. J’y fixais, probablement inexpressif, la petite cicatrice conservée en souvenir de cette fa(fu)meuse beuverie dont je parlais précédemment. Et je me mis à sourire.

Je me mis à sourire car en me remémorant, là debout dans mon wagon à jouer les sardines proto-sexuelles, cet épisode désastreux de ma pitoyable existence, il m’est venu à l’esprit que je n’ai jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui.
J’ai eu une enfance certes pas malheureuse mais chiante et frustrante au possible, gouverné par une mère qui s’efforçait de gommer tout trait de ma personnalité qui pouvait me faire sortir du rang (le fameux complexe de l’immigré : ne surtout pas se faire remarquer !). Tout ce qu’elle a réussi à faire de moi, c’est une fiotte névrosée. Pauvre femme.
Une adolescence catastrophique suivit presque logiquement : trois dépressions, repli sur soi, une TS et demi (je raconterai le « et demi » un de ces quatre, c’est à se tirer dessus de rire), une agression sexuelle, des conflits, des fuguettes tardives. Cela paraît beaucoup comme ça, mais 99% du temps je restais isolé dans mon coin à ne rien faire. Pendant des années. Une chance d’ailleurs que je me sois replié sur moi et soigneusement mis à éviter de me mêler aux gens, sinon je serais probablement devenu junkie. Je n’irais pas jusqu’à dire que de rester enfermé des semaines entières à jeûner et pisser dans des bouteilles est une chance dans la vie, mais c’aurait pu être bien pire.
Et me voilà, aujourd’hui, vingt-quatre ans, entrant petit à petit dans la vie adulte après avoir remis deux ou trois choses à l’endroit. Je ne me sens pas franchement heureux - je ne l’ai jamais été alors je pense que je sentirais la différence si je l’étais -, mais je n’ai jamais été aussi proche de l’être. C’est précisément cela qui m’a fait sourire. Ma vie actuelle est médiocre, mais elle se situe à son meilleur niveau depuis mes quatre ans et ce jour où j’ai sidéré le médecin de famille en lui écrivant le mot « téléphone » sans faute, avec les accents et tout. Pas de quoi hurler au génie ? Eh bien je sais, c’est justement ce que j’essaie de vous expliquer.

Le wagon s’était vidé, aussi mon entrejambe pouvait-il enfin respirer un peu. Je continuais à réfléchir sur la vie et ses choses. Mes parents par exemple, qui récemment sont repartis en conflit. Cela fait une semaine qu’ils ne s’adressent plus la parole, toujours pour les mêmes histoires : le pognon, la maison en Espagne, l’appartement ici. Des considérations sordides de vieux cons, me dis-je en souriant amèrement. Il paraît que l’autre jour mon père s’est remis à jouer sa drama-queen, pleurant et implorant le Ciel. Ma mère m’a raconté la scène, c’était pitoyable : il était en visioconférence sur Internet (je l’y ai initié, non sans difficulté) avec son neveu Vénézuélien, Felipe, un quinqua corpulent et à l’air sévère. Il parlait de sa chambre, des travaux qu’il y a fait. Sans doute devait-il la lui montrer à l’aide de la webcam. Ma mère - qui entre nous est aussi idiote que mon père est stupide - écoutant à la porte et croyant que la webcam est un instrument magique qui permet de montrer tout l’appartement à la planète entière, s’est énervée et est allée voir mon père pour lui demander de montrer un peu de respect. Respect de quoi ou de qui je n’en sais strictement rien, mais elle était très fière de sa réplique lorsque qu’elle m’en fit la narration. Et là-dessus, mon père s’est comme je le disais mis à pleurer en réclamant la moitié de l’appartement et la moitié de la maison en Espagne. Je ne sais pas ce qu’il est devenu de Felipe, mais s’il a assisté à distance à la scène, il a dû se taper sur les cuisses de rire. A moins qu’il ne soit aussi con que mon père, ce qui très honnêtement ne m’étonnerait guère tant les membres du clan paternel rivalisent presque tous d’ingéniosité lorsqu’il s’agit de veulerie et de bêtise congénitale.

Je n’ai pas eu le cœur de rire devant le récit de ma mère car je me serais autant moqué d’elle que de lui, et que je n’avais ni le désir de la braquer, ni de lui faire de la peine. Le soir, elle a presque réussi à me mettre en colère lorsque je l’ai surprise à fouiller dans les affaires de mon père. Elle était encore partie à la recherche de tous ses relevés de compte. Et bien entendu, elle est venue comme une fleur me demander de les lui dupliquer, comme le mois dernier. Je lui aurais balancé mon coude dans la gueule si je ne méprisais pas mon père autant qu’elle. Un mépris fort fondé, puisque de toute évidence il s’amuse à virer le surplus du compte commun familial sur ses comptes personnels.

La merde habituelle. Et moi qui n’ai jamais été aussi heureux de toute ma vie.