mercredi 24 mai 2006

Et pourquoi pas lécher les couilles du Diable (1/2)

C’était il y a neuf ans.
J’en avais quinze, et le triple en boutons sur la gueule. Je me laissais pousser des cheveux que j’avais gras, en prenant bien soin de ne surtout pas m’en occuper. Je ne portais presque exclusivement que des chemises à carreaux en laine l’hiver, et... en laine l’été, étant donné que je n’en possédais pas de différente sorte. Jamais je n’aurais accepté de revêtir un simple T-shirt ou maillot, compte tenu de la haine féroce que je vouais à mon propre corps.

Ce n’aurait pas été lui faire insulte que de qualifier mon apparence de grotesque - certains d’ailleurs ne s’en privaient nullement - et, bien qu’il me semble qu’au fond de moi j’en étais parfaitement informé, pour rien au monde je n’aurais consenti au moindre effort pour m’arranger un peu. L’épais duvet tapissant mes joues criblées d’acné achevait de parfaire le tableau et ce sans que cela ne me gênât le moins du monde, au point d’attendre encore toute une année avant d’apprendre à me servir d’un rasoir.

Mais en dépit de tout bon sens, j’étais doté d’une singularité vis-à-vis de la plupart de mes camarades. J’avais une copine. Si, si. La première, même. Une fille très moche, bien davantage que je ne l’étais, avec deux jambonneaux en guise de jambes, des hanches démesurément larges (ce qui pourtant n’est pas de nature à me fâcher, bien au contraire, mais 110cm de tour de hanches à 15 ans et sans être particulièrement grasse, ce n’est PAS normal), et une gueule que je pourrais en toute franchise qualifier de « pas possible. »
Elle avait néanmoins été la seule de mes amis à ne pas me lâcher après une lamentable tentative de suicide manquée Dieu seul pourrait savoir comment : une chute de huit ou neuf mètres tête la première avec atterrissage sur une dalle en pierre. C’est du moins le vague souvenir que j’en ai, étant resté inconscient une demi-semaine je ne pourrais vous le garantir sur facture.

****** Petit aparté ******

La facilité avec laquelle je parle aujourd’hui de cette partie de ma vie m’amuse terriblement, quand je sais à quel point il me coûtait d’aborder ce sujet il y a encore deux ou trois ans. Et cette facilité nouvelle est une découverte très récente, ça ne me fait plus grand-chose, à trois détails près. C’est comme si je parlais d’une vie antérieure. A trois détails près.
Joie, neev.

****** Fin du petit aparté ******

Une chose en amenant une autre, une sorte de proximité factice s’est installée entre elle et moi et cette conne a fini par me convaincre que je l’aimais. Des sentiments qui n’ont jamais existé autre part que dans mon imagination, mais je n’avais évidemment aucun moyen de le savoir.

Et puis vint le jour de son quinzième anniversaire. Nous étions invités à sa fête, moi et cinq de ses amis qui étaient peu ou prou devenus les miens. Une fête qui allait devenir ma première - et dernière - beuverie.
Ses parents, deux fervents et acharnés serviteurs de Dieu incapables d’imaginer leurs filles se traîner dans la fange du stupre et du lucre, leurs avaient laissé la maison pour le week-end. Et la sœur aînée ayant ses propres délires orgiaques à assurer, ma copine - appelons-la Machine - était donc livrée à elle-même avec une jolie carte blanche et la confiance toute vierge des deux cathos de mes deux.

Et ils n’eurent qu’à moitié tort car pour autant que je me souvienne, de sexe il n’y eut point. Une chose très heureuse du reste, imaginez six laiderons de quinze ans jouant à touche-pipi dans un salon où les murs sont dédiés pour moitié à la gloire de Dieu et pour moitié aux vertus des deux filles. Même moi j’aurais eu honte.
Il y eut en revanche un chouette gâteau et une impressionnante collection de bouteilles pleines. Je fus le seul à avoir apporté un cadeau ; les autres avaient mis toute leur monnaie dans l’alcool. Je suppose que c’était cela, l’objet véritable de la réunion.

L’ambiance était mauvaise, pas triste, mais mauvaise. Et plus nous enquillions les verres, plus elle l’était. Nous étions échaudés, tous les six, mais particulièrement un trou de bite que je n’ai jamais pu blairer, et moi. C’était un des meilleurs potes de Machine et il m’appréciait à peu près autant qu’il est possible d’apprécier une balle dans le genou. Je le lui rendais bien, je dois dire.
Il n’a cessé de me chercher, ce soir-là. De m’envoyer des piques et de me rabaisser sur tout ce qui lui tombait sous la main. D’ordinaire cela m’aurait amusé de l’humilier à ce petit jeu malsain, mais pour le coup j’étais déstabilisé par Machine qui riait de bon cœur aux vannes de ce sombre connard. Ca plus qu’autre chose me donnait la rage.

Alors ça a vite tourné au combat de coqs. On a réglé ça à celui qui boirait le plus et ce n’était pas du tout un jeu, c’était un duel. Nous étions furieux et prêts à en découdre. Et complètement pétés, bien sûr.
Machine avait décidé de prendre parti contre moi, c’était tout du moins l’impression que l’ivresse me donnait. J’ai pété les plombs. Pleurant de rage, j’ai saisi un couteau et me le suis planté dans la main droite.

Oui, je peux être très con.

Je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé suite à ça, sauf de m’être réveillé au milieu de la même nuit dans le même salon, seul, la main ouverte et imbibée de sang. Et pire, j’étais enfermé dans la maison. Je m’étais évanoui et ces enculés étaient partis s’amuser ailleurs en me laissant saigner comme une merde à l’endroit même où j’avais probablement tourné de l’œil.

Ils étaient mes nouveaux amis. Bon sang ce que j’ai pu détester mon adolescence.

J’ai mis une bonne demie-heure à reprendre mes esprits et désinfecter ma main m’y a bien aidé. La blessure n’était pas trop méchante bien qu’assez profonde. J’aurais pu me sectionner un nerf, par exemple. J’ai été chanceux dans ma connerie, comme trop souvent.
Je suis allé dans le garage et j’ai récupéré le vélo qui m’avait servi à venir. Je l’ai passé par la grande fenêtre de la cuisine, et moi avec. Elle donnait sur le jardin. Dehors le cul sur la selle, j’eus très, très envie de faire quelque chose de très, très vilain. Mettre le feu à la baraque, par exemple.

Je me suis bien sûr abstenu. Pire, j’ai même eu l’idée d’aller faire le ménage dans le salon, où les bouteilles vides gisaient toujours un peu partout. Oui, je peux être couillon, aussi.

J’ai bien rabattu les fenêtres derrière moi et je me suis barré, doublement honteux. D’abord de ne pas avoir osé me venger de quelque façon, et ensuite de l’état dans lequel je m’étais mis. J’ai mis deux heures à avaler les quinze kilomètres me séparant de chez moi ; j’étais épuisé et de toute façon la nuit était belle. Le problème c’est qu’il était quatre heures du matin et que je ne pouvais en aucun cas rentrer à une telle heure. Le soir même d’accord, le lendemain d’accord (au prix d’un petit interrogatoire), mais certainement pas la nuit.
J’ai alors eu l’idée d’attendre une heure convenable dans le local à vélo. Je m’y suis enfermé et endormi, après avoir pris soin de mettre ma montre à sonner à huit heures, juste au cas où un imbécile aurait eu dans l’idée de mettre à profit son dimanche matin pour aller faire un tour à bicyclette.
Ce ne fût pas le cas. Je suis rentré chez moi, la main droite dans la poche, comme si de rien était. Je me suis même permis de dire que la soirée avait été chiante et que j’avais mal dormi à cause du matelas trop dur du lit de sa sœur absente et que j’avais donc sommeil. Way too easy.
Il ne me restait plus qu’à m’allonger sur mon lit et ruminer ma haine. Tranquillement.

Pourquoi raconté-je cette histoire ? Pour une raison bien précise, mais qui attendra la prochaine entrée. Il est bien trop tard pour partir dans des délires introspectifs. J’ai sommeil. Foutez-moi la paix, fascistes.