vendredi 31 mars 2006

Et le septième jour, Dieu prit une tisane.

Emilie du Châtelet, de son vivant, était sans doute à des années lumières de penser qu’on floquerait de son patronyme la plus bondée des stations de RER/métro de France. Et à la réflexion elle devait être à des années lumières d’imaginer ce que peut être une station de métro. Et quand on sait qu’en plus ce n’est pas du tout en l’honneur de la mathématicienne que la station fût appelée de la sorte, et que de toutes manières Châtelet n’était même pas son vrai nom de famille, on se rend compte à quel point je peux vraiment raconter n’importe quoi.

Sur un de ces sièges alignés sur les quais de la fameuse station dont je parle, un de ces sièges en plastic qui épousent la forme du cul, est assis un jeune homme. Sweat-shirt ample couleur sombre, tout comme son pantalon, cheveux mi-longs et blond-sale. Assise sur ses cuisses, une jeune femme brune, longue jupe verte, bottines noires, veste en cuir. Ces deux-là ne sont pas enlacés, ils sont emmêlés. Comme le seraient deux cailloux de pâte à modeler.
Je les observe depuis mon propre trône de plastic. Je les guette, à trente mètres, comme un sniper. Ils sont tout juste en face de moi, mais un quai nous sépare. Dans la périphérie de mon viseur, des ombres s’agitent sans relâche : leur quai, comme le mien, est peuplé de zombies bien trop hantés par leurs petits tracas des jours heureux - la hausse du prix de l’essence, la note grotesque du petit Jean-Kev’ a son dernier contrôle de maths, la non-titularisation de Robert Pires par Raymond Domenech - pour prêter une seconde d’attention à leur environnement extérieur. En dépit des passages, mes yeux demeurent fixés sur les deux héros.

Un train arrive. Il est de mon côté, mais il ne va pas où je désire aller : j’attends le prochain. Ou celui d’après. Il s’immobilise maintenant le long du quai, je perds ma proie de vue. La vie enfle à la mesure des passagers qui descendent. Puis s’affaisse, lorsque disparaissent ceux qui montent. Et achève de s’éteindre une fois la rame repartie. Il ne reste que moi. Sûrement y en a-t-il d’autres, mais comment pourrais-je le dire... mon regard est à nouveau posé sur mes deux chéris. Et décidément, Cupidon a fait un vrai carton en shootant, ces deux-là.

Leur quai est maintenant aussi bondé que le mien est désert. Je ne les aperçois plus. Tous ces gens, alignés comme des soldats ! Impassibles, inexpressifs, se tenant prêts à s’enfourner et à baiser leur petit voisin dans leur quête du Graal : la place assise en heure de pointe. Et justement, leur objet de convoitise approche. Les voilà déjà à jouer des coudes, mais le plus innocemment possible. Je ne les vois désormais plus mais je les imagine, trépignants d’impatience de grimper alors que ceux arrivés à destination mettent pied à terre. Dans le même temps, un troisième train arrive, de mon côté cette fois-ci. Ce n’est pas encore celui que j’attends, mais il a le mérite de vider de mon champ de vision de ses imbéciles.

Les deux grosses chenilles enfuies, il ne restait plus que trois personnes. Le jeune couple et moi. Ca n’a duré qu’une trentaine de secondes, juste le temps d’être rejoints par une nouvelle fournée de zombies tous plus antipathiques les uns que les autres. Mais pendant ces quelques instants, l’air était devenu immobile, inhabituellement silencieux. Un silence percé que par une seule petite chose, à peine perceptible. Les rires enamourés de la demoiselle à la jupe verte. Je n’ai pu retenir un franc sourire, d’ailleurs pourquoi aurais-je souhaité le retenir ? J’ai souri, comme si les niaiseries du jeune homme m’étaient adressées. Et j’ai continué de les observer. Et j’ai continué de sourire.

Je devais bientôt les quitter, mon train approchait. Ils n’en seraient pas attristés, ils n’ont jamais pu voir ce jeune voyeur attendri qui n’a rien raté de leur petite parade. Je me suis approché du bord, jouant à mon tour des coudes le plus innocemment du monde. De Graal je n’ai pu obtenir - bien trop de monde - mais j’ai tout de même pu, de l’intérieur, jeter un dernier regard sur les deux mignons auxquels je fis mes adieux.

Le train partit, bondé. Avec à son bord une sardine qui souriait.