lundi 27 février 2006

Le sang, les tripes et la gloire

Un non-évènement survenant à un lieu A pouvant parfois entraîner des remous insoupçonnés sur un lieu B, il est tout à fait possible que Jean-Kévin, 11 ans, ait déclanché le tsunami de noël 2004 en barbotant dans le bassin d’Arcachon deux jours auparavant. En admettant bien entendu que Jean-Kévin aime se peler les couilles. Je ne sais pas, c’est possible, quoi. Le gamin a le droit de ne pas être fini, il s’appelle bien Jean-Kévin après tout.
Ce que sais en revanche, c’est qu’un non-évènement survenu dans le RER génère depuis un mois un maelström irrésistible dans ma psyché, réveillant quelques uns de mes pires souvenirs.

J’étais assis près de la fenêtre, le nez plongé dans des mots fléchés « niveau 49 : ultra master à qui on ne la fait pas. » Le niveau maximal étant le « niveau 50 : Dieu » et sachant que je lutte déjà au « niveau 04 : je pense que Philippe de Villiers est un homme de qualité », croyez bien que j’étais au bord de l’apoplexie. Mais juste avant que mes yeux ne se révulsent et que l’écume ne commence à sortir de la commissure de mes lèvres, je devinai une femme cherchant à s’asseoir en face de moi. Au moment de la scène, nous sommes en heure creuse, il y a de la place partout dans le wagon, mais elle n’a pas l’air de vouloir poser son cul ailleurs. Je range donc mes jambes pour la laisser s’asseoir, sans décrocher de mes mots fléchés.

Et cette conne se met à chanter.

Je lui jette un coup d’œil. Non seulement elle n’a pas de casque sur les oreilles, mais en plus elle me regarde droit dans les yeux. Je replonge dans mes mots fléchés, me disant qu’eux au moins ne chantent pas faux, et me concentre sur les paroles. Mauvaise nouvelle pour moi : c’est une chanson sentimentale. Sur le coup j’ai pensé à du William Sheller, mais non, pire : c’était du JJ Goldman (« Je ne vous parlerai pas d’elle ».) Toujours est-il que je ne faisais pas le fier, avec une femme pas très jolie qui me chante une chanson d’amour dans le RER tandis que des mots fléchés trop corsés pour moi achèvent de me ridiculiser.

Elle a chanté pendant, allez, une minute trente ? Au bout de laquelle elle a sorti un bouquin. J’ai réprimé très fort un « ouf, putain, sa race ! » de soulagement, sauf... qu’elle a commencé à me faire du pied. La première fois, je me suis dit que c’était par inadvertance, après tout combien de tibias ai-je moi-même ruiné dans les transports ! Mais au deuxième chatouillement de cheville, j’ai ravalé ma naïveté, reculé un peu mes jambes et lui ai lancé un regard glacé qu’elle ne pu capter, son regard à elle étant dirigé sur les pages de son bouquin. Son air était cependant renfrogné, comme si elle était vexée. Ca m’a fait sourire. Une belle connerie, d’ailleurs.

Parce que juste au moment où elle allait enfin me lâcher, elle a rangé son livre et s’est remise à me faire du pied. Héhé. J’avais tant mis mes pattes hors de portée qu’elle est restée trois secondes le pied en l’air à chercher vainement sa cible. Ca ma re-fait sourire, mais j’étais décidé à ne pas lui céder un nouveau regard, je voulais la paix. Alors elle s’est mise à tousser. Une fois, deux fois, trois fois, et de plus en plus fort. La troisième était particulièrement mal simulée, ça m’a re-re-fait sourire et j’ai compris que si je voulais la paix, il fallait que j’aille la chercher. Alors je lui ai dit, d’un air pas très convaincu : « Je suis gay », et je suis retourné dans ma grille de mots fléchés avec d’autant plus de plaisir que je venais de trouver un mot (si si.)

A son air, je crois bien qu’elle s’est rendue compte que je ne disais pas la vérité, mais qu’importe. Elle m’a laissé tranquille. Au total, la scène a duré de huit à dix minutes. Je ne sais pas ce qu’elle me trouvait - je sais en revanche fort bien ce que je ne lui trouvais pas - mais elle devait avoir bien faim pour être lourde à ce point.

Voilà. Un non-évènement grotesque qui aurait dû en rester là.

Quelques nuits plus tard, j’ai recommencé à faire des rêves sur l’agression dont j’ai parlé ici il y a quelques mois. Des rêves à l’atrocité graduelle. Et évidemment, j’y retrouve régulièrement la femme du RER. J’aurais dû lui demander son nom, tiens. Quitte à être abusé, autant savoir par qui.

Sur le dernier mois, j’ai eu à peu près douze ou quinze nuits difficiles à cause de ça. Lorsque mes petites humiliations nocturnes me réveillent, je reste généralement un moment allongé sur le dos, à essayer de distinguer le blanc de mon plafond. Ca me calme. Et lorsque ça ne suffit pas, j’allume l’ordinateur, je lance Pro Evolution Soccer 5 et j’atomise le FC Metz avec le Milan AC. C’est lâche, mais dans ces circonstances je me l’autorise. Je n’arrive pas toujours à terminer correctement mes nuits, mais au moins je me sens à peu près tranquille.

La dernière sale nuit était il y a 48 heures, je sais que j’ai toutes les chances d’y passer cette nuit. Je sais qu’à 4h00, je serai devant l’écran en train d’exploser les Mighty Ducks of Anaheim avec les Detroit Red Wings. Pauvres canards. Déjà si malchanceux avec la grippe aviaire.

Il est minuit et comme un gosse, je ne veux pas aller dormir.