J’ai pour habitude de débuter mes petits articles par un paragraphe plus ou moins drôle en fonction de la substance de ce que j’ai à raconter, mais qui n’a absolument rien à voir avec le thème principal du texte. Voilà.
Maintenant que c’est fait, parlons vrai. J’ai eu mon premier entretien d’embauche. Si, si. Moi. Mais reprenons dans l’ordre les derniers évènements.
Je me suis inscris hier (mercredi) dans une agence d’intérim, pour avoir des missions de courtes ou moyennes durées, histoire de tuer le temps d’ici la rentrée de septembre (fac de géo, vous vous souvenez ?), de flinguer mes phobies sociales et de me faire un peu de caillasse bien entendu. Bon. Arrivé à l’agence, je fais la queue. J’ai chaud. Je me demande ce que je fous là. Ah oui, me dis-je, me bouger les fesses... eh bien, voilà qui leur changera. L’ironie de la vie veut que l’on se bouge les fesses en les calant justement bien confortablement sur une chaise. Chez votre toubib, votre avocat, votre banquier, dans le bureau de votre patron. Et neuf fois sur dix, c’est pour vous baiser la gueule. Mais passons.
Mon tour venu, je loge mes miches avec délicatesse et décontraction sur une chaise verte molletonnée, bien en face d’une dame d’un genre Marine Le Pen au discours plus agréable. Lui présentant mon CV, je lui déclare souhaiter m’inscrire. L’échange est cordial, elle me demande dans quelle branche je souhaite travailler. A ce moment, j’ai pensé très fort « dans les magazines de charme, connasse », mais je me suis contenté de répondre « Principalement la vente, la manutention, l’accueil, le dépannage informatique. Ce qui est susceptible d’être compatible avec mon CV, en somme. » Pas grand-chose, quoi. Cependant, ses yeux restent figés sur la feuille de papier à peine noircie relatant mes exploits professionnels (inexistants) et scolaires (très laborieux). Elle se lève brusquement, et s’en va dans l’arrière-salle en me demandant de patienter quelques instants. Je me dis en souriant que mon CV doit être tellement comique qu’elle tient absolument à le montrer à ses copines. Eh bien non, elle revient au contraire me voir avec une offre d’emploi, m’en touche trois mots (vente, mise en rayon, accueil, téléphone, bref, boulot de merde), obtient mon accord (je suis scatophile), et m’assure envoyer mon CV par fax à l’employeur. Elle doit me rappeler s’il se trouve intéressé. Soit. Nous nous quittons là-dessus.
********* Petite pause dans le récit *********
J’en parle naturellement, mais j’ai bien évidemment gambergé trois heures et tout répété cinquante fois dans ma tête avant d’aller m’inscrire. Arrivé sur place, j’ai même manqué de tourner les talons.
N’oubliez pas qui je suis, et appréciez l’effort. Bande de fascistes.
********* /Petite pause dans le récit *********
Le lendemain matin (jeudi), je n’y pensais même plus. Elle aura dit ça pour se débarrasser de moi, ou bien l’employeur se sera torché avec le fax, me disais-je. Dring. 11h. Mon portable.
neev : Allo. (ndr : je suis à environ 70 pulsations par minute (ppm))
Elle : Allo neev, c’est Chantal de l’agence.
neev : Bonjour Chantal ! (ndr : 95 ppm)
Elle : Oui, nous nous sommes vus hier, j’appelle au sujet de l’offre d’emploi dont je vous ai parlé. Vous auriez rendez-vous ce soir sur place à 17 heures, c’est possible ?
neev : Sans problème. (ndr : 478 ppm)
Elle : Entendu, je compte sur vous pour montrer votre dynamisme et être sur le coup, ok neev ?
neev : Je vois tout à fait le type de profil qu’ils attendent, oui (ndr : approximativement l’antithèse absolue de moi. On va rigoler. Ah ouais et ppm à 4.2 millions, j’oubliais.)
Il en suit une très sympathique de sa part mais fumeuse explication pour m’expliquer ou se trouve le magasin, ponctué d’un « On s’rappelle OK ? ». Clic.
Stress énorme, évidemment. Mais pas d’angoisse, grâce aux pilules magiques, évidemment. Bon, on va le faire. Rah, putain (me dis-je).
Je pars 1h30 à l’avance. Il faut quarante-cinq minutes de bus pour m’y rendre. J’ai pris ma ration de drogues avant de partir, donc je suis très calme. Presque trop, à vrai dire. J’arrive à l’arrêt de bus auquel je dois descendre avec trente minutes d’avance. Quatre minutes de marche sont nécessaires pour rallier le magasin. Grâce à mon phénoménal sens de l’orientation et à l’endroit qui ressemble davantage à une zone industrielle qu’à un centre commercial, j’en perds vingt-quatre. J’arrive donc juste à l’heure. Ca s’appelle le talent (ou la lose).
J’entre. L’intérieur m’est physiquement insupportable. On dirait un petit Leroy Merlin, mais bourré d’articles pour bureau. A vomir. Qu’importe, je me présente à l’accueil, je donne l’objet de ma visite. On me fait patienter, le type de l’accueil me fait croire qu’il attendait ma visite alors que dix secondes auparavant il me sommait gentiment d’ouvrir mon sac. Je commence à voir venir l’ambiance de cons à trois kilomètres.
Une dame blonde d’environ 32-35 ans s’entretient avec moi, dans un bureau ouvert dans un coin. CV, présentation, parlotte, tout va bien. J’assure plutôt bien pour un premier entretien d’embauche, je mets mes qualités en valeur (un peu trop), je pose pas mal de questions. Physiquement, je suis assez à l’aise, je prends soin de ne laisser transparaître aucun signe de nervosité, je la regarde dans les yeux. Elle me parle très naturellement mais sans me regarder dans les yeux, comme si c’était moi qui l’impressionnait. Soit elle se branle de ma pomme, soit elle me trouve mignon. Toujours est-il que ça se passait pas mal, et j’étais même presque content d’être là.
Jusqu’au moment où le boss est arrivé. Je me lève pour lui serrer la main, le salue, bref. Nous parlons un peu de ma situation, et il tique sur le fait que je compte reprendre les études en septembre. Ah. Ils croyaient sérieusement que j’allais faire le larbin pendant trois ans dans leur magasin paumé au milieu de nulle part. Ben non, je suis intérimaire, je ne pensais que dépanner les arrêts maladie, faire de l’évènementiel, etc. Nan ils veulent un type motivé pour déboucher sur un CDI. Quand le boss me demande ce que je veux reprendre comme études, je lui annonce « géographie ». Les deux gloussent. « Rien à voir effectivement, mais je suis un garçon polyvalent et curieux de tout ! », je leur ai répondu, alors que me démangeait un « Ben oui mes connards, j’ai envie de faire quelque chose qui me plaît, MOI ». Bref, le gars à compris que je cherche à m’occuper d’ici la rentrée, et c’est incompatible avec ce qu’il recherche. Et comme il ne faisait que me chercher des poux sans porter d’importance aux bons côtés de ma candidature, et n’a cessé d’insister sur le fait que le rythme était très soutenu, ça m’a un peu décontenancé et je m’en suis nettement bien mois sorti avec lui qu’avec sa copine folle de mon corps, là. Il faut dire que j’étais de moins en moins chaud pour le poste, d’un coup.
Eh ben oui. D’accord, il faut que je travaille. Mais je ne veux pas faire n’importe quoi. J’entends : vendeur en boulangerie, je veux bien. Laver les chiottes même, je veux bien (mais je préfèrerais voir des gens). Mais me taper 1h30 de bus par jour sachant que le bus me rend malade (oui, j’ai le mal de bus, la voiture ça va, le train ça va, l’avion ça va, mais le bus non, ça me retourne l’estomac), pour courir toute la journée (magasin largement en sous-effectif, les deux me l’ont avoué) comme un abruti à faire un travail crétin, dans un cadre de merde, au milieu d’un désert de bitume sinistre, et le tout pendant non pas un mois, non pas deux mois, mais SIX MOIS, alors là non, faut pas déconner. Je ne fais pas la fine bouche, je n’ai pas peur, plus peur du tout depuis que je les ai vus, ça non. Je tiens juste à ma santé mentale. Je viens à peine de commencer un traitement censé m’aider à retrouver une vie saine, pas à m’aliéner un peu plus chaque jour. Pour des clopinettes, en plus. Et en disant cela, je demande sincèrement pardon à ceux qui me lisent et dont ce que je décris aujourd’hui est le quotidien. Aucune offense, je ne parle que pour moi.
L’entretien s’est achevé cordialement, ils m’ont dit qu’ils allaient discuter de ma candidature et qu’ils m’appelleraient très prochainement. J’ai pris ça pour un non, vu l’urgence dans laquelle ils sont, ils auraient dû me dire oui d’entrée. Je leur ai fait part d’une vive espérance d’une réponse positive (j’ai joué le jeu jusqu’au bout), je les ai remercié et j’ai quitté le bureau. Au bout de quelques pas, j’ai entendu un drôle de bruit comme celui d’une broyeuse à papiers. Mon CV y serait passé que cela ne m’étonnerait pas, ils auraient simplement pu attendre que je sois sorti du magasin.
Et de ce magasin, j’en suis justement sorti avec un goût amer. Celui de l’échec, je pense. Pas pour le job, je le répète je n’en veux pas, dans l’hypothèse improbable d’une réponse favorable je m’empresserais de refuser le poste, quitte à me griller définitivement avec l’agence d’intérim. Cet échec a un goût amer car c’est celui sanctionnant une première fois. Bon, je le relativise d’autant mieux que je n’ai pas été ridicule, et qu’il y a deux mois je ne me serais même pas rendu au rendez-vous. Mais... toujours ce mais. Bah ! Le prochain sera nettement meilleur !
Mais Dieu qu’il est fatigant d’avoir tout à apprendre.