jeudi 27 janvier 2005

Nouer ses lacets

Ouais, j’en suis, en quelque sorte, à ce stade. J’apprends à nouer mes lacets.

Depuis samedi dernier et le début du traitement, je réapprends les choses rudimentaires : maintenir une chambre impeccable, manger dans la cuisine et aux bonnes heures, discuter avec mes parents. Me tenir droit. Repasser mon linge en prenant le temps de bien faire. Autant de choses très connes qui m’aident à me restructurer gentiment, sans violence.

Cette semaine, j’ai fait plus de choses qu’en 1 an et demi au moins. Je suis allé à la CPAM (sécu) pour me retricoter une couverture sociale, je suis allé à l’ANPE, et accrochez-vous bien, j’ai répondu à trois offres d’emploi dont une par téléphone. Ce n’est rien, pas vrai ? Eh ben il y a encore deux semaines, je n’étais pas foutu de le faire. Et aujourd’hui, sans l’aide des médocs (et des proches), je ne le ferais pas davantage.

J’ai l’impression de jouer à un jeu vidéo en ayant entré un "cheat code" qui rend mon personnage invulnérable. C’est ce que les gamins de douze ans font lorsqu’ils jouent depuis des heures et qu’ils en ont marre de se faire laminer par le même stupide boss de fin de niveau. Ils trichent. Elle est là, l’idée. Depuis samedi, j’ai juste l’impression de tricher. L’enfant en entrant son fameux "cheat code" ne réduit en rien la difficulté de l’adversaire, il rend simplement son personnage démesurément puissant pour passer l’obstacle. Eh bien moi c’est pareil. En allant à l’ANPE, ou en appelant l’autre pouffiasse au téléphone pour bosser 1 mois dans le télémarketing (je sais j’ai honte, mais y a pas 12000 offres d’emploi pour Bac +0, vous savez), l’angoisse était toujours là, mais concentrée en une toute petite tête d’épingle dans mon estomac. Et je savais que sans le bromazépam (l’anxiolytique) je serais décomposé, prostré la tête dans les paumes de mes mains à tenter de me retenir de rendre. Je vous le disais, c’est comme l’enfant et son code : je ne rends pas l’adversaire moins fort. Je me contente d’être artificiellement moins faible. Je ne sais pas qui peut s’en glorifier, mais certainement pas moi. Et le pire, c’est que je ne peux même pas m’en attrister : j’ai un antidépresseur qui m’en empêche.

Alors attention, je ne crache pas sur ce traitement. Pouvoir enfin souffler deux minutes est une sensation absolument géniale. Il est juste très frustrant... effrayant de s’apercevoir que ces médocs ne jouent en rien dans le processus de guérison lui-même. Ils ne servent qu’à aider à faire le sale boulot, à se faire violence, à aller chercher les causes véritables et les racines du mal, et se les taillader au coupe-ongles. Un travail long, fastidieux, et qui demande un joli stock de coupe-ongles. J’en soupire d’avance.

Ne vous en faîtes pas, je ne vais pas vous emmerder longtemps avec mes médicaments à la con. De nos jours, il n’y a rien de plus commun que des gugusses shootés aux anxios et aux antidéps pour supporter les lubies de leur hiérarchie et l’inconséquence de leurs mômes. Je voulais juste en parler parce que c’est, va savoir, le début d’un nouveau chapitre qui je l’espère, sera peut-être un peu plus bandant que le précédent ?

Eh ouais, tiens. Va savoir.

dimanche 23 janvier 2005

Le premier pas

Désolé pour l’absence, mais ce n’est pas la première fois que je vous fais le coup, pas vrai ? Allez, ne chialez pas. J’étais vraiment occupé.

Je vais tâcher de la faire courte parce qu’en dépit des apparences, je déteste pleurer sur moi-même. Je vous resume en vitesse les trois dernières années de ma vie dont je n’ai presque jamais parlé dans ce journal... et pour cause :

Année 1 : Entrée à la fac. Si vous me lisez depuis un moment, vous devez être avertis de mes angoisses soudaines qui se traduisent généralement par des vomissements en toutes situations, de mes trouilles incontrôlées du matin, de mes phobies sociales, bref, j’en ai déjà parlé quatre ou cinq fois au moins depuis 2003, alors suivez un peu. Entrée à la fac, disais-je. Au début, malgré les angoisses, ça passait. L’excitation du nouveau, sans doute. Mais au bout d’un mois, j’ai commencé à préférer rester au fond de mon lit plutôt que de continuer d’affronter mes angoisses. Un jour, deux jours... c’était rattrapable après tout. Sauf que les jours sont vite devenus des semaines. Un mois tout entier. Et encore un peu plus. Et j’ai ainsi planté mon année. J’ai tout doucement commencé à m’isoler, à m’enfermer dans ma bulle. A m’inventer une pléthore d’excuses (de mensonges) et à les distiller ça et là, et surtout à mes parents.

Année 2 : Soeur jumelle de l’année 1, à ceci près que j’ai essayé d’avoir mon 1er semestre, malgré l’absentéïsme à peu près comparable à celui de la 1ere année (j’ai pu avoir toutes les notes de cours et de TD). J’ai pas trop mal révisé, sauf la dernière semaine où j’ai complètement craqué. Résultat : 9.48/20. Il fallait 10 pour passer en Semestre 2 ce qui, hormis dérogation que je n’aurais ni pu ni voulu obtenir tant ces études me dégoûtaient, me faisait planter encore une année. Alors, pendant le 2eme semestre, décidé à me réorienter (mais ne sachant où), j’ai achevé de m’enfermer dans cette bulle. Le goût de l’échec ajouté à l’emprise des angoisses et bientôt des grosses déprimes étaient plus fortes que moi, je ne me sentais bien que chez moi, et quand je dis chez moi... je parle de ma chambre. Dans laquelle je m’enferme à double-tour de plus en plus souvent.

Année 3 : Je suis trop lâche et trop paumé pour abandonner définivement l’informatique, domaine que j’exècre. J’opte alors pour une formation par le CNED. Un truc bien certes, mais par le CNED. Les études à distance, pour ceux qui ne connaissent pas. Vous aurez compris mes motivations, j’avais trop peur d’affronter le monde, un nouvel établissement, les transports, etc. Trop d’angoisses et de gerbes distribuées à l’envi, vous comprenez. Alors je me replie sur une solution de facilité, une de plus : le CNED. Mais quelques mois plus tard, l’informatique et moi avions définitivement divorcé. Je n’en pouvais plus de faire semblant de me passionner pour un truc à vomir ses tripes. De plus, j’avais du mal à me discpliner question organisaton du travail. Encore une année dans le mur. Et mes mensonges, toujours plus tordus, signifiants que tout va bien, que je gère.

Et depuis septembre 2004, je ne fais rien. Rien d’autre que de m’embourber dans cette bulle qui me rassurait tant, et qui cependant, petit à petit commence à m’étouffer. Je passe 95% de mon temps chez moi, enfermé dans cette chambre. Je me replie totalement sur moi-même, évitant avec soin mes parents (chez lesquels je vis, hein). Ce faisant, je dors et mange à des heures impossibles. Je me retiens même d’aller aux toillettes jusqu’à ce que je n’en puisse plus, de peur de croiser le regard de mon père, assis dans le salon. Pourquoi ? Sur le moment, vous ne vous posez même pas la question. Mais avec le recul, la réponse est simple : la culpabilité, la lâcheté (qui n’en est pas à l’heure où vous vivez les choses, ça vous semble juste normal) et la logique de total repli sur soi. Une fois, je n’ai pas pu me retenir suffisamment longtemps, et j’ai uriné dans une bouteille d’eau vide. A vrai dire... c’est arrivé quatre ou cinq fois. Bon, entendu, une bonne douzaine de fois. Elle est là, la vérité. La nuit tombée, tout le monde endormi, je vidais, lavais et jetais ma bouteille, étouffant vite ma honte par des pensées plus sereines et agréables. Se mentir à soi-même, toujours et encore un peu plus. Petit à petit. Jour après jour. Pendant trois ans.

Jusqu’à cette semaine. En début de semaine, j’avais un rythme décalé (et ce depuis 10 ou 15 jours). Et ça me rendait très morose, déprimé. Alors, j’ai décidé de me recaler brutalement, dès le lendemain. Je n’en étais pas à mon coup d’essai, mais cette fois-ci je crois que mon corps a largement protesté. Nausées discrètes, perte d’appétit quasi-totale. Mais surtout, grosse anxiété. Un jour. Deux jours. Trois jours sans ne manger guère davantage qu’une pomme et/ou une banane par jour. Perdant trois kilos au passage, ce qui ne manquait évidemment pas d’ajouter à mon anxiété qui n’avait pas disparue. Et pour cause, c’était elle qui me coupait l’appétit. Lorsque je m’en suis rendu compte, ce fût enfin, au bout de trois ans, le déclic. J’ai pris, avec le soutien de Pinkie (salut, toi), rendez-vous chez mon généraliste pour le lendemain (samedi) matin. Entre temps, j’ai avoué à ma mère toute la vérité sur ces trois dernières années, non seulement sur la fac et les mensonges, mais plus important, sur les angoisses, les phobies. Elle a compris.

Le lendemain, direction toubib. Avec la petite dose d’anxiété qui-va-bien. Je vous passe les détails, on a beaucoup parlé. J’en suis sorti une heure plus tard avec un petit traitement d’urgence à l’anxiolytique pour bousiller immédiatement mon anxiété afin que je puisse manger (ça urgeait effectivement), d’un traitement longue durée par antidépresseur, le tout saupoudré d’un suivi médical régulier. Eh bah putain, ça marche bien l’anxiomachin. Un demi-comprimé accompagné d’une petite et tranquille balade avec ma soeur (très important, les médocs ne sont rien d’autre qu’une béquille et c’est à soi de faire le boulot, j’ai bien retenu la leçon), et hop, j’ai enfin pu faire un repas à peu près normal. Lent, mais normal. Premier soulagement. Le deuxième soulagement, ça a été la discussion avec mon père. Je lui ai tout dit. Et ça s’est bien passé. Il a compris que les mensonges, tout ça allait bien au-delà du foutage de gueule de ma part. Il a compris les angoisses. Je ne suis pas certain qu’il les accepte au fond de lui, il doit être légèrement déçu que l’on ait ce genre de petits problèmes dans la famille, mais... il a compris. Nous sommes tombés d’accord sur tout.

neev : Lorsque je vous ai menti, ça n’a jamais été contre vous. Je ne m’assumais pas et... enfin je sais que vous me faisiez confiance mais...
papa : Et on te fait toujours confiance, neev.

J’ai stoppé net et n’étais plus capable de dire un mot pendant quelques secondes. Ce con venait de me tirer des larmes alors que je m’étais promis de ne pas pleurer. Il a dit ce qu’au fond de moi, sans même le savoir, je voulais entendre. Je sais maintenant que je peux prendre un nouveau départ.
Ce n’est que le premier pas d’un assez long voyage, des angoisses je m’en coltinerai encore, je le sais. J’aurai beaucoup d’occasions de retomber dans mes travers, je le sais. Mais je sais aussi ce que je ne suis plus seul, et je sais ce dont je ne veux plus.

Je revois le toubib demain, lundi, pour que l’on parle du week-end et des objectifs que nous nous étions fixés : 1/ manger, 2/ renouer le contact et la communication avec mon entourage proche. Réussite totale sur les deux tableaux. Le famille était à la maison ce week-end, et contrairement au dix ou quinze dernières fois, je ne me sentais pas oppressé, j’étais content qu’on soit tous là. J’ai joué un peu et papoté avec le petit Tonio, parlé avec ma soeur et comme je vous l’ai dit, avec mes parents, ce qui me semblait être de la science-fiction il n’y a ne serait-ce qu’encore un mois.

La prochaine étape, ce consistera probablement à virer l’anxiolytique (parce somnoler debout toute la journée ça me plaît moyen) et me réorganiser malgré tout une vie sociale (travail, loisirs, sorties). Pas du gâteau, mais je vais y aller gentiment.

Et dire que je me croyais simplement très, très fainéant.

(Alors que je ne suis que fainéant tout court.)

mardi 4 janvier 2005

Les ouvriers du regret.

Eh bah. Il y avait longtemps que je n’avais pas eu envie de pleurer. Heureusement, j’ai une équipe de castors chevronnés qui s’affairent à faire barrage, derrière mes yeux. J’ai beaucoup de chance. Gentils castors.

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Ouf, c’est enfin terminé. Je parle évidemment de l’abominable période des fêtes, qui désormais se retrouve loin, très loin devant nous. Ne comptez pas sur moi pour vous raconter comment ça s’est passé, ça me déprimerait trop. Chaque année nous battons le record de lugubre établi l’année précédente, et cette année nous étions particulièrement en forme. Je pense qu’il y a moyen de viser le suicide collectif d’ici l’édition 2010. Je vous tiendrai au courant.

C’est l’hiver, le froid me pique les joues de ses aiguilles et me craquèle le cuir chevelu à tel point que, si je me passe la main dans mes cheveux ras, une myriade de squames s’arrangent en presqu’autant de constellations juste au-dessus de mon crâne. Un spectacle féérique pour les enfants, mais une plaie béante pour moi. Putain de pellicules. Et peu importe l’artillerie dont je m’arme : Head & Shoulders, Neutrogena, rien n’y fait. J’ai même tenté une arme de destruction massive : le Mixa Bébé. Oui je sais, c’est très doux le Mixa Bébé, mais en ce qui concerne votre amour-propre je vous jure que vous vous sentez massivement détruit. Bref. Je n’ai plus qu’à attendre que les températures me redeviennent supportables.

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Comme vous pouvez le constater, je n’ai rien à raconter aujourd’hui. Je voulais simplement aider mes petits castors dans leur labeur, en pensant à autre chose.

Une pensée, un murmure et des larmes.