vendredi 30 septembre 2005

Les perles de mon Père

Non, je ne vais me lancer dans un pastiche de Pagnol rassurez-vous, sinon j’aurais appelé ça « Les nichons de ta sœur. »

Non, aujourd’hui j’avais envie de vous parler de mon paternel et plus précisément de sa profonde connerie. Je parle de sa bêtise ordinaire, celle de tous les jours, la bêtise irréfléchie (c’est un pléonasme et je vous emmerde), passe-partout et, je le pense, universelle.
Mais avant tout j’aimerais dire que bien qu’éprouvant des difficultés à son égard (et c’est réciproque), dans le fond, j’aime bien mon père. Il a des réactions imprévisibles et irraisonnées qui le poussent parfois à faire ou dire des choses proprement dégueulasses, mais je sais qu’il a bon fond. Et ceux qui suivent mon journal depuis le début savent que venant de ma bouche (en l’occurrence ici de mes doigts), ces mots veulent dire quelque chose.

Mais Dieu qu’il peut être désespérant.

Au début du mois, j’ai dû prendre rendez-vous chez le neurologue car pendant mes poussées de fièvre dues à la surinfection urinaire qui a entraîné mon orchi-épididymite, ma névrite optique se réveillait et je ne voyais plus grand-chose de l’œil droit.

********* Interlude *********

Je viens de faire la connerie de relire ma phrase. J’ai la brusque et lourde impression d’avoir 85 ans.

Donnez-moi deux minutes que j’encaisse le coup. Fiou.

...

OK, c’est reparti.

********* Fin de l’interlude *********

Donc je disais que j’ai dû prendre rendez-vous chez le neurologue pour les raisons susmentionnées et sur lesquelles on ne va pas revenir à moins que vous ne teniez à ce que je m’immole par les flammes.
Le neuro se trouve au CHNO des Quinze-Vingts, Paris, Bastille. Comme il se trouve que j’avais rendez-vous à 9h00, que mon père - qui bosse de nuit sur Paris - termine le turbin à 7h et que j’éprouvais de grandes difficultés à me déplacer pour les raisons re-susmentionnées sur lesquelles nous ne reviendrons toujours pas, mon papa a eu l’idée et je lui en suis gré, de m’attendre sur Paris pour ne pas que je fasse le retour seul.

D’accord, j’abrège.

Je me présente au secrétariat, « Bonjour, j’ai rendez-vous à 9h avec le Dr. Benrabah. » La secrétaire prend note en me souriant et me propose de coucher avec elle, proposition que je suis contraint de décliner, lui expliqué-je, « n’étant pas célibataire et étant de toutes manières frappé de plein fouet par une maladie susmentionnée. » Elle me répond, vexée, qu’il « n’était pas nécessaire d’inventer des histoires d’orchites à dormir debout » et qu’il « suffisait de dire non, connard. »
Interdit, je me dirige donc vers la salle d’attente, en compagnie de mon vieux.

Là-bas, il me sort :

Lui : Comment t’as dit qu’il s’appelle ?
Moi : Qui ?
Lui : Le docteur ?
Moi : Ah, Benrabah.
Lui : Ben ?
Moi : Ben-ra-bah. Le Dr. Rabah Benrabah.
Lui : Ah...

Le toubib se pointe, lit le courrier de mon généraliste, me pose plein de questions, m’ausculte, bref : il fait son boulot. Il m’explique que ce qui m’arrive est normal et classique, qu’à la suite d’une névrite le nerf est fragilisé en cas de fièvre ou de fatigue et qu’il ne s’agit en rien d’une reprise de la maladie. Tant mieux, parce qu’une couille et un œil en moins ça faisait beaucoup, me dis-je.
Mon père et moi sortons. Et le premier truc qu’il trouve à me dire, c’est :

Lui : Il est Juif, non ?
Moi : ... euh, ben quand on s’appelle Rabah Benrabah on est rarement Portoricain effectivement. C’est un problème ?
Lui : Ah oui non mais les Juifs sont d’ex-cel-lents docteurs.
Moi : Euh, sûrement...
Lui : Ah si si, les meilleurs ! C’est connu.

Le racisme ordinaire revu par mon père. J’ai préféré changer de sujet et mettre ça sur le compte de la connerie congénitale, vu qu’ils sont tous comme ça dans sa famille.

Quelques jours plus tard, un soir. Je suis à ça de péter un câble, à devoir rester immobile chez moi. Je décide donc d’aller dehors marcher un peu. La soirée était douce et les oiseaux faisaient piou-piou, autant en profiter. J’enfile un boxer bien serré pour éviter le ballottage, un pantalon de survêtement bien large pour éviter les frottements (vivre avec un handicap susmentionné est une chose très technique), attrape mes clés, mon portable et mes papiers au cas où mes susmentionneries auraient raison de moi une fois livré à moi-même dans la jungle urbaine, puis je file. A la porte d’entrée, mon père me demande où je vais, je lui réponds aller marcher un peu. « Attends je t’accompagne, j’ai besoin de marcher aussi. » Il faut bien sûr comprendre : « Y a rien à la télé, je m’emmerde et ça fera les pieds à ta mère si on va marcher ensemble. » Mais peu importe, qu’il vienne, il est le bienvenu.

Nous partons alors nous promener au pas, sur la piste cyclable. Ah oui, faut que j’explique.

********* Interlude n°2 *********

Ma ville est une ville de 50.000 habitants, dans l’est parisien. Elle possède deux caractéristiques majeures :

1/ Il y a, juste devant le commissariat de Police Nationale, une croix de Lorraine de quatre ou cinq mètres de haut avec le Christ planté dessus (d’abord je ne savais pas que la Police Nationale censée représenter l’Etat avait une religion officielle, et ensuite j’ai été stupéfait d’apprendre que Jésus était gaulliste),

2/ C’est la seule ville au monde à réussir à caser 178km de piste cyclable dans 20km². C’est simple : il y en a partout et il n’y a jamais personne dessus. Tenez, il y en a même une qui passe à côté du Jésus sur son crucifix Lorrain.

********* Fin de l’interlude n°2 *********

Donc, piste cyclable, disais-je. Nous marchons, doucement. Nous parlons de ce que nous pouvons ; nous n’avons pas grand-chose en commun. Et de quoi parlent deux hommes lambda lorsqu’ils n’ont rien à se dire ? De football et de politique. Bon, je vous passe le football qui est un sujet à peu près aussi intéressant que l’art contemporain, je suis sympa. Nous nous sommes donc mis à faire de la politique de comptoir. On a fait le tour des hommes et femmes politiques Français, ceux que nous aimons bien, ceux que nous ne pouvons pas blairer. Nous sommes tombés d’accord sur le fait que Fabius, Lang et Sarkozy sont de parfaits connards, bien qu’il trouve ce dernier compétent alors que c’est un guignol qui a le même niveau en politique économique et budgétaire qu’un 1ere ES, mais passons. Il se met à me parler de la politique espagnole, je l’écoute avec intérêt vu qu’étant lui-même du pays, il est mieux au courant que moi. Il me parle de Jose Luis Zapatero, m’en dit du bien. Moi, je ne fais qu’écouter. Et soudainement, il s’emporte tout seul : « En démocratie il faut de la place pour tout le monde ! Pédés, lesbiennes, tout le monde ! Ces gens-là sont aussi corrects que les autres, si ce n’est pas plus ! Je le sais, j’en ai côtoyé, moi. » Il faisait allusion à la nouvelle loi qui légalise le mariage homosexuel en Espagne.

J’ai eu du mal à me retenir de rire. C’est bien la première fois que mon père se vend comme gay friendly. Et puis franchement, lui, avoir fréquenté des homos ? Pour les railler et les traiter de pédales, ouais sûrement. Ce type trapu à la voix rauque et aux manières frustes, qui quand j’étais petit traitait tout le monde de « pédé » et imitait l’accent arabe en se marrant comme s’il imitait le cri d’un animal ridicule ? Ce type-là voudrait me faire croire qu’il est devenu sincèrement lisse et politiquement correct ? Pitié. S’il savait que j’ai déjà eu une expérience homosexuelle, ou même si je m’amusais à ramener une Tunisienne bien typée à la maison, ce con ferait une attaque cardiaque.

Enfin. A défaut de le penser, ce n’est déjà pas si mal de le dire. Mais faudra qu’il songe à roder son discours, parce « les Juifs sont les meilleurs docteurs du monde » et « les homos sont mieux que les autres », c’est limite nauséabond comme propos. J’attends qu’il me sorte « les noirs courent plus vite que les blancs » ou « les hommes conduisent mieux que les femmes. » Bah ! Passons. Et puis, je ne lui en veux pas. Si j’avais grandi dans la même famille et eu la même vie que lui, je n’aurais peut-être pas été plus malin.

Depuis le début de l’adolescence, je me suis souvent interrogé sur moi-même, me remettant parfois en question. « Suis-je fou ? Gay ? Bi ? Drôle ? Intelligent ? Suis-je raciste, ou plus exactement sur quels arguments me basé-je pour penser ne pas l’être ? De la même manière, ai-je un rapport sain avec les femmes ? Et d’ailleurs, une femme peut-elle aimer un homme qui a un testicule cinq fois plus gros que l’autre ? »

Bref, les interrogations classiques d’une personne pas sûre d’elle et qui entre dans l’âge adulte.

Depuis, je sais que je ne suis pas fou (tout juste légèrement dépressif monomaniaque hypochondriaque à tendance suicidaire), ni gay ni bi (tout juste ouvert d’esprit, j’ai été élevé comme ça, c’est pas ma faute), pas drôle du tout (tout juste nous fais-je rire, moi et mes copains), certainement pas intelligent (je ne suis en réalité qu’excessivement brillant), encore moins raciste (il n’est pas raciste de dire que les Chinois sont une race hostile qui veut conquérir le monde à coups d’ogives nucléaires en forme de nems. Il faut dire la vérité aux Français), et n’ayant strictement aucun problème relationnel avec ces sales traînées perfides et vénales que sont les femmes, j’ai moi-même beaucoup d’amies femmes et je peux vous dire « que ce sont des gens aussi bien que les autres, si ce n’est pas plus. »

Mmm. Je suis bien le fils de mon père, moi.