lundi 13 juin 2005

Nux vomica

Hier matin, je suis parti sur la place du marché en compagnie de ma mère et dans l’intention de m’acheter quelques polos. Je sais, c’est moche un polo, mais c’est de saison et c’est moins peuple que le T-shirt Von Dutch.

Les magasins de la place étant ouverts le dimanche matin, nous en profitons pour entrer dans une première boutique. En fond sonore : « Et c’est parti pour le show, et c’est parti le stade est chaud... » Vous savez, cette daube chantée par un de ces innombrables pouffiasses r’n’bistes de merde. Nous avançons vers le bac à polos - comme quoi le polo sait être peuple également -, tout le monde chantonne ou hoche de la tête en rythme, y compris ma mère. Je ne peux m’empêcher de dire « Je déteste cette chanson. » Un ou deux regards vaguement désapprobateurs se jettent sur moi. Alors que je n’ai rien dit de méchant ! Si j’avais voulu blesser, j’aurais déclaré souhaiter le rétablissement de la peine de mort pour les connards qui écoutent ce genre de saloperies. Mais passons.

Une vendeuse. Une jolie vendeuse est juste là, à deux mètres de nous. Elle est affairée à trier des vêtements et a le minois mignon. Je pourrais donner un bras juste pour goûter à ses lèvres. Et ce chemisier bleu pâle, cintré, qui cache timidement une poitrine généreuse, mais pas trop. Soupir.
Mais le plus surprenant est qu’elle a un petit sourire en coin ; mademoiselle est de bonne humeur, contente d’être là. Une jeune femme heureuse de trier des fringues pourries dans un magasin bidon de banlieue un dimanche matin est forcément amoureuse, me suis-je alors dit. Je ne puis l’expliquer autrement.

J’en chialerais de désespoir, tiens.

Je me concentre alors de nouveau sur mes polos à la con, écoutant avec un intérêt fort limité les conseils textiles avisés et promulgués par ma mère dans ce français de plus en plus imparfait au fil des ans. Lassé, je finis par prendre deux merdes à ma taille et me barre en caisse. La lassitude laisse place à un courroux certain lorsqu’elle sortit sa carte de crédit. Elle n’a jamais compris que c’était particulièrement castrateur pour son fils de faire ça. J’insiste en tâchant de conserver mon calme, elle me rembarre.

Je lâche l’affaire. Elle sent cependant que ça m’a énervé et, dehors, tente de changer de sujet. Direction Monop’.

A la caisse du Monoprix (j’ai vraiment une vie de con), un jeune homme qui s’emmerde à mourir. C’est inscrit en tellement gros sur son visage que c’en est presque caricatural. Je souris par pur esprit cynique et jette un coup d’œil à la caisse adjacente. Wow. Encore une. Une vraie beauté, un visage pur et innocent : je me couperais l’autre bras rien que pour un regard.

Mais je suis vite redescendu sur Terre lorsqu’elle se mit à parler. Il est épatant qu’un son aussi laid puisse sortir d’une bouche aussi jolie. C’était quelque chose à mi-chemin entre Darry Cowl et un canard. J’ai écarquillé les yeux, incrédule et amusé. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu envie de me taper un canard. Je crois que c’est le premier pas vers la perversion sexuelle. J’en parlerai à mon médecin. Coin-coin.

A défaut de canard, ma mère et moi nous rabattîmes sur un poulet. Non, pas un agent des forces de l’ordre (avec Sarkonnerie de retour à l’Intérieur, je ne m’y risquerais pour rien au monde), mais une volaille morte. Pour manger, quoi. Et même que c’était bon.

L’aprèm, je suis allé au Parc Floral avec mon pote Trent. Des représentations musicales y sont organisées le week-end, en ce moment c’est jazz. Bon, il se trouve que c’était blindé de monde, alors nous avons surtout papoté quatre heures au soleil. J’ai passé l’aprèm à mater les filles comme un taré, à tel point que dans le métro j’en venais à me demander si j’étais normal.

Le lendemain...

Je me suis mis dans la tête d’aller postuler à la Poste (job d’été), à Monop’ et chez Mc Do. Je ne sais pas exactement ce qui m’a pris, sûrement les discussions avec Trent à ce sujet, la veille. Je suis sorti de chez moi à 16h, trois CV sous le bras, le casque sur les oreilles. J’y suis allé à reculons, à tel point que je n’y suis pas allé.
Ouais. Je suis entré dans le bureau de poste, il y avait une file d’attente grande comme le poil que j’ai dans la main. Je suis ressorti aussi sec, me dirigeant vers Mc Do et renonçant de fait à Monop’ qui se trouve dans la même rue... sans savoir exactement pourquoi.
Je marche dans la rue, toujours le casque sur les oreilles. Je deviens irrité. Je fronce les sourcils, me mets à imaginer la scène, une fois que je serais arrivé chez Ronald. Je me dis que ce n’est de toute manières pas la peine d’y aller vu qu’ils vont me demander une lettre de motivation. Comme si s’humilier en postulant chez eux n’était pas un gage suffisant de motivation.

Je n’ai vraiment pas envie de travailler chez eux, me dis-je. Je ne sais vraiment pas pourquoi, alors, je fais ça. Sûrement pour pouvoir ensuite dire : « Hé, regardez, je cherche du boulot z’avez vu ? Je me bouge ! » Dépité, je rebrousse chemin et rentre chez moi en me disant que je préfère encore mourir que d’aller là-bas. Je me surprends à le penser réellement. L’ultime recours du loser parfait.

Dans l’escalier de mon immeuble, une vague envie de pleurer. Et devant mon clavier, l’envie de cracher ma haine au monde entier. J’ai encore échoué.