jeudi 7 avril 2005

Une cannibale bacchanale

Ce qui suit a été écrit le lundi 4 avril 2005, et ne restera probablement pas longtemps en ligne.

Cela me taraude depuis plusieurs jours maintenant. Je ne sais pas pourquoi. Le printemps, peut-être. Peu importe.
Je n’ai jamais pu la raconter à personne. Pour ne prendre personne en traître, je parle d’une agression sexuelle que j’ai subie quand j’avais 17 ans. Si vous êtes, comme moi, en délicatesse avec le sujet, passez votre chemin.
Je n’ai jamais pu la raconter à personne, disais-je. Je l’ai assez souvent écrite pour moi-même, mais personne n’en a jamais rien lu, à moins que quelqu’un chez moi se soit amusé à fouiller de près mes affaires de l’époque. Et aujourd’hui, l’histoire me taraude. Je me remets de nouveau à en rêver la nuit. A trembler au son de certaines intonations, de certains mots. J’ai voulu en parler au toubib tout à l’heure, mais je n’ai rien pu dire. Je ne peux que l’écrire. Alors je vais l’écrire pour moi, une fois de plus. Et si d’ici, disons, mercredi ou jeudi soir cela ne va pas mieux, je le mettrai en ligne sur Déneevrance. Peut-être cela me fera t-il du bien de le dire enfin, mais j’en doute fort.

C’était à l’automne 1999, j’avais 17 ans. Nous abordions décembre, je crois. Je fréquentais beaucoup les « chatrooms » à l’époque. J’y ai rencontré Welsh, une femme qui habitait la même ville que moi, ce qui est très rare sur Internet. Il n’en fallût pas plus pour que nous cyber-copinions, bien entendu. Echange de photos... de numéros... et deux semaines plus tard, nous nous voyions.

Elle me disait avoir 30 ans, je peux affirmer avec quasi-certitude aujourd’hui qu’elle en avait au moins huit de plus. Elle me plaisait assez et sa voix émoustillait beaucoup le jeune presqu’homme que j’étais. Son histoire m’avait touché. Elle m’avait dit avoir été abusée sexuellement par trois « amis » suite à une soirée trop arrosée, quelques années auparavant. Suite à quoi elle s’est réfugiée dans la nourriture, et prit quarante kilos. Kilos qu’elle perdit à l’aide d’une bague à l’estomac et d’un peu de volonté. Très honnêtement, je ne sais pas si les bagues stomacales existent, mais à l’époque en tout cas j’avais gobé l’histoire sans sourciller.

Nous fîmes l’amour. Nous nous vîmes de plus en plus fréquemment.

L’an 2000 était désormais entamé et j’étais amoureux. Je ne m’en étais pas rendu compte immédiatement, mais nos rapports sexuels étaient devenus de plus en plus acrobatiques, voire franchement dégueulasses.

Et un jour, le Rubicon fut franchi.

J’étais assis, nu, sur le canapé de ce qui lui servait de salon. C’était un vieux canapé de récup’, avec des barreaux en guise de dossier et quatre grands coussins plaqués contre les barreaux. Elle retira les deux coussins qui m’entouraient. Elle était en sous-vêtements, et moi j’étais amusé.

Elle me menotta le poignet droit aux barreaux dont je parlais. Mon bras gauche, pour le moment, restait libre. Elle enleva sa culotte et me l’enfila sur la tête de manière à ce que ma vue soit masquée. En fait, elle ne l’était pas totalement : je pouvais encore apercevoir de la lumière et des formes. Je le lui dit en la taquinant : « Ha ha ! Je te vois encore ! »
Elle ajouta alors un linge en guise de bandeau, ce qui cette fois-ci m’aveugla réellement.

Je sentis qu’elle me liait les pieds à ceux du canapé, ou à autre chose. C’était assez douloureux mais je ne me plaignis pas, par fierté mal placée je crois. J’avais en tout cas les jambes très écartées, ce faisant, je n’avais plus le dos entier collé au dossier du canapé, mais seulement la nuque et les épaules. Elle se mit à me prendre en photo dans cette position. Puis à me caresser, le sexe et le scrotum essentiellement. Je commençais à être excité.

Tout en continuant de me masturber tranquillement, elle s’approcha de mon oreille et me parla, mais assez fort, étrangement. Pendant quelques secondes, peut-être trente. Elle s’éloigna ensuite, puis revint. Elle me plaqua le bras gauche, celui qui était resté libre, contre le dossier et s’empala sur moi après m’avoir enfilé une capote.

C’est là que j’ai compris. La femme qui commençait à s’activer sur moi n’était pas Welsh. Elle était plus massive, je sentais des cuisses flasques. Et Welsh n’aurait pas pu me plaquer ainsi le bras et m’immobiliser aussi facilement. J’ai protesté énergiquement et bien sûr, j’ai débandé aussi sec. J’ai entendu la grosse se mettre à rire et me tripoter l’entrejambe en remettant ma virilité en cause. Welsh me débanda les yeux et me présenta sa copine, me demandant si elle me plaisait. J’ai répondu que cela ne me faisait pas rire. Cathy, c’était le nom du pachyderme, était très moche et avait la quarantaine bien sonnée. Elle était hilare, ce qui ajoutait à sa laideur. Et visiblement, elle était excitée.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à prendre peur, j’ai voulu me délier les chevilles, mais elles étaient trop loin de ma main libre. Welsh me demanda où je voulais aller, comme ça. Je lui ai ordonné de me détacher, elle m’a répondu qu’elle le ferait dès que j’aurai baisé sa copine. Désignant ma queue du regard, j’ai répondu mal voir comment je pourrais : encore faudrait-il que j’en aie envie ! A ces mots, Cathy s’empourpra de colère. Welsh alluma une cigarette, et la tendit à la grosse. Cette dernière voulu me la planter, incandescente, dans le rectum, mais j’ai plaqué les fesses contre le canapé. Alors, comme mes jambes étaient très écartées, elle s’est contentée de me brûler l’arrière du scrotum. C’était le début de l’horreur.

J’ai hurlé de douleur. Je lui ai supplié d’arrêter, ce qu’elle fit en m’ordonnant de bander et en me menaçant de me calciner le gland. Je lui ai dit que je ferai tout ce qu’elle voudrait si elle arrêtait de me torturer. J’ai demandé de l’eau pour ma brûlure. Welsh s’absenta un instant et revint avec un bac à glaçons. Elle m’en passa un sur la brûlure ; c’était très douloureux, au début. Elle m’a demandé si ça allait mieux, j’ai répondu oui et je l’ai remerciée. La situation était surréaliste : je lui étais sincèrement reconnaissant alors qu’elle se rendait complice de viol et de torture.

Elle m’enfonça un glaçon, puis deux, dans l’anus. Au troisième, je fondis en larmes. Des larmes davantage causées par l’horreur de la situation que par la douleur, d’ailleurs. Du mieux que je le pouvais, je la regardais dans les yeux : elle avait un visage attendri comme on peut l’être devant un petit oiseau aux ailes brisées. Elle prenait beaucoup de jouissance à me faire souffrir, cela se sentait, mais elle n’en laissait pas paraître grand-chose. C’était une sorte de délice de l’esprit.

Cathy, elle, exultait totalement.

Quant à moi, j’ai tout simplement cru voir ma dernière heure arriver.

Welsh m’a réconforté comme une maman le ferait, enfin pas tout à fait, puisqu’elle me masturbait simultanément. Elle m’a dit que je devais faire jouir sa copine, et que tout irait bien. J’ai donné mon accord, j’aurais tout fait pour sortir de là. Petit à petit, mon sexe s’est durci de nouveau malgré la vive douleur entre les jambes que cela me procurait. J’ai fermé les yeux et me suis concentré pour conserver ma trique, Cathy s’affairant sur moi.

Ce fût atroce. Je ne pouvais pas éjaculer, alors au bout de vingt, peut-être trente minutes, Cathy en eût assez, et se retira dans la pièce voisine. Welsh s’approcha, m’embrassa tendrement en me félicitant. Puis elle s’empala sur moi, à son tour. Bien sûr.

J’ai fini par éjaculer un peu plus tard.

Elle m’a laissé seul dans le salon, en me disant qu’elle revenait. Je les entendais discuter et rire toutes les deux, dans la pièce voisine. Elles m’ont laissé là pendant une heure, je dirais. Une heure ligoté et les yeux dans le vague. A dire vrai je m’étais presque persuadé que tout ceci était normal, une sorte de jeux d’adultes, quoi.

Puis Welsh revint. Cathy elle, était partie. Et on me détacha enfin. Je n’avais rien senti de particulier, mais une de mes chevilles était en sang. Je n’ai jamais su avec quelle saloperie elles étaient ligotées. Je me suis rhabillé, dans un état second. J’ai quitté gentiment l’appartement de Welsh, sans même réfléchir à ce que je faisais. Je crois que j’étais trop choqué pour me rendre compte de quoi que ce soit. Je n’ai d’ailleurs aucun souvenir du trajet qui m’a ramené chez moi.

J’ai vécu normalement les quelques jours qui ont suivi, c’était comme si tout n’avait été qu’un mauvais rêve. Je n’ai pleuré qu’une semaine plus tard, lorsque je reçus dans ma boîte mail une photo de moi, nu, un linge sur les yeux et affalé sur un canapé, les cuisses formant un angle sacrément obtus. La cerise sur le gâteau, l’humiliation à son paroxysme.

Le plus douloureux, c’est que je riais sur cette photo. Je n’avais effectivement pas la moindre idée de ce qui allait m’arriver.


Depuis, mes rapports sexuels sont rares et chaotiques, bien que je n’aie jamais vraiment été à l’aise avec la chose.
Aussi n’ai-je jamais porté plainte. Un jeune homme violé par deux femmes, qui croirait ça ? Ce sont les hommes qui violent, ce sont les hommes les mauvais, c’est très connu. Et largement au-delà du problème de la crédibilité, il y a la douleur. Et largement au-delà de la douleur, il y a la honte.

Le silence et le temps font parfois beaucoup plus que trois flics ou deux curés.