samedi 5 mars 2005

Bouquet de larmes.

Il y a les grosses, celles qui coulent par paquets, par charges. Elles sont généralement accompagnées de petites, pénibles plaintes et d’onomatopées ridicules. On appelle cela chouiner. Pleurnicher.

Il y a les jumelles. Les deux uniques qui ne se rencontrent jamais, puisqu’à chacune son œil. Deux larmes qui roulent le long des joues et s’épuisent parfois au menton, parfois à la commissure des lèvres. Les jumelles témoignent d’une émotion contenue et d’apparence noble et sereine.

Il y a les lacrymales. Des larmes mécaniques, qui ne sont que l’expression automatique d’une douleur physique aiguë ou de l’inhalation d’un gaz. De simples rouages, les derniers maillons d’une chaîne. Les membres d’une vulgaire relation de causalité.

Il y a les spontanées. Celles qui arrivent sans prévenir et coulent d’elles-mêmes. Elles sont provoquées par une émotion soudaine et brutale. La joie intense... la profonde tristesse ! C’est tout l’un ou tout l’autre : on se sent maître du monde, ou bien tout s’écroule autour de soi. Les hourras, ou les insupportables supplications de celui sur qui le malheur s’abat. Mais toujours, les spontanées vous cueillent, vous agrippent, et vous ne pouvez qu’attendre le tarissement de la source.

Et enfin... il y a les inexorables. Celles-ci, je les connais comme si je les avais inventées. Ce sont les pires. Vos poings sont serrés, les ongles plantés dans les paumes. Les muscles faibles, les jambes tremblantes. Une journée de grève SNCF dans laquelle chaque cheminot serait une de vos fibres musculaires. Paralysie quasi-générale. La poitrine sur-pressurisée, le cœur tambourinant, la gorge serrée et le visage crispé... vous êtes incapable d’émettre le moindre son ou même de respirer autrement que par d’hypothétiques et aléatoires saccades. Vos paupières font barrage aussi puissamment que possible aux assauts d’un torrent de ces inexorables, de celles qui jaillissent d’une source faite de douleur pure, et je ne vous parle pas d’un bobo, je vous parle de la putréfaction de votre intimité profonde, de la sublimation instantanée des petites briques que vous avez entassées une par une pour vous fabriquer toutes vos petites carapaces. Je vous parle de l’ultra-violence intérieure. De la croisée des chemins, dont un mène droit à la folie furieuse.
Les inexorables, je les connais si bien que j’ai presque appris à les aimer. Ou plus exactement, j’ai appris à presque les aimer. Elles sont si belles. Vous êtes impuissant, prostré les poings sur le sol, et sans bruit, sans aucune plainte ni gémissement, vous laissez toute votre plus profonde douleur se déverser. C’est la souffrance pure. Ce sont les inexorables.

Mais aujourd’hui je n’ai pas pleuré. On m’a pourtant traité comme de la merde. On m’a pourtant foutu dehors, le pied au cul en prime. Quelqu’un m’a pourtant trahi et - je le sais désormais - me trahit depuis fort longtemps. J’ai pourtant eu froid. Je me suis pourtant incroyablement senti seul, et abandonné. Mais pourtant, rien. Pas une larmichette.

Aujourd’hui j’ai cessé de croire. Amour, amitié, estime, famille, confiance. Autant de concepts fumeux qui ne font plus partie de mon univers, si tant est qu’ils en ont fait un jour partie. Aveugle que je suis ! Trahison, profit, égoïsme, vengeance, élimination, voilà les vraies valeurs qui m’entourent. Alors voyons voir un peu ce qu’elles donnent entre mes mains !

Aujourd’hui j’ai pris conscience de qui étaient « certains ». Et croyez bien que je le déplore, « certains » devront mourir. Ce n’est pas une menace.

C’est une promesse.