mercredi 22 décembre 2004

Pas trique, le lait.

Je m’embêtais un peu mardi soir, alors j’ai - à tout hasard - envoyé un e-mail au service téléspectateurs de TF1, chaîne de télévision française qui, est-il besoin de le rappeler, fait honte à l’humanité toute entière. Voici ma lettre :

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Sujet : Demande de dérogation exceptionnelle pour Noël
De : neev
Date : 21/12/2004 20:45
Pour : telespec@tf1.fr

Chère TF1,

Je suis un fervent admirateur de votre chaîne, un téléspectateur dévoué dont l’assiduité n’est égalée que par la qualité de vos programmes. Si l’on devait raisonner en termes commerciaux, je serais sans nul doute ce que l’on appellerait votre premier client. Non, vraiment.

C’est donc à cet égard que je me permets de vous écrire pour vous demander une faveur, un geste commercial auquel il serait judicieux d’accèder. Vendredi prochain, nous fêterons le réveillon de Noël. Evènement certes attendu par le plus grand nombre (parmi ceux qui le fêtent tout au moins), mais qui chez moi provoque d’insupportables parties de Triominos, sous fond sonore de télévision espagnole dont la programmation pendant les périodes saintes est encore plus atroce qu’à l’accoutumée. C’est pourquoi je souhaiterais que vous décaliez la finale de la Star Academy, initialement prévue le mercredi 22 décembre, au vendredi 24 décembre soir du réveillon, donc. Cela aurait pour effet d’hypnotiser ma mère, inconditionnelle de Grégory, le petit lépreux si émouvant, et elle en oublierait par conséquent de déballer le traditionnel jeu de Triominos qui, vraiment, me fait faire des cauchemars la nuit.

Je sais que je m’y prends un peu tard, mais j’espère malgré tout que vous exaucerez mon voeu. Pensez-y, quel exceptionnel cadeau de Noël ce serait pour la jeunesse et pour ce malheureux mais très courageux Grégory, qui se donne entièrement à ses passions en dépit de son cancer de la prostate ! On a tous à y gagner.

Tenez, tant que je vous tiens, que devient Jacques Pradel ? A t-il un peu maigri ? Vous pouvez bien me le dire maintenant : il était sous cortizone pour être aussi joufflu, non ? Je l’aimais bien, Jacques Pradel. J’espère qu’il pense à vous écrire, de temps en temps. Il vous doit tellement. Faîtes-lui donc des bisous dans ses fesses de ma part, si d’aventure il passait dans vos locaux.

En tout cas je compte sur vous pour ma petite demande. Mille mercis par avance.

Gros bisous,
neev
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Voilà, je vous l’ai dit : je m’embêtais un peu. Mais ce qui est vraiment drôle... c’est que ces abrutis m’ont répondu :

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Sujet : RE : Demande de dérogation exceptionnelle pour Noël
De : TELESPECTATEURS,-
Date : 22/12/2004 10:02
Pour : neev@deneevrance.com

Bonjour,

Nous avons pris acte de votre demande de déprogrammation de la finale de la Star Academy.

Cependant sachez qu’il est impossible de déprogrammer une émission prévue pour le "direct". Il faudrait déprogrammer tous les techniciens et tous les artistes. Il vous reste malgré tout une solution, pourquoi ne pas enregistrer la finale de la Star Academy et la diffuser chez vous en famille le soir de Noël ?

Jacques Pradel ne fait plus désormais partie de TF1 et nous ne sommes donc pas en mesure de vous donner des informations le concernant. Nous vous invitons à lui écrire à l’adresse de son employeur actuel.

Cordialement,

Le Service Accueil des Téléspectateurs
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Alors moi, forcément, comme j’adore jouer au plus con...

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Sujet : Re : RE : Demande de dérogation exceptionnelle pour Noël
De : neev
Date : 22/12/2004 11:34
Pour : TELESPECTATEURS,-

Bonjour,
Vous avez accueilli ma requête concernant la reprogrammation de la finale de la Star Ac’ le vendredi 24 décembre, soir du réveillon de Noël, soir des enfants de toute la France, par un cinglant refus. Je comprends. Je ne vous cache pas ma déception, mais je comprends. Je suis bon prince. Et je le suis d’autant plus que votre idée d’enregistrer l’émission ne manque pas d’astuce ! Malheureusement, nous ne possèdons pas de magnétoscope. Serait-il possible, en guise de geste commercial ET de dédommagement, que vous me prêtiez un magnétoscope ? Si oui, comment doit-on procéder ? Dois-je en louer un, et envoyer la facture à TF1 ? Merci de me renseigner rapidement à ce sujet, la finale est ce soir ! Bon, de toutes manières on sait déjà que Grégory va gagner, ce qui est un exploit pour un unijambiste, mais tout de même.

Je compte sur vous pour me répondre prestement et pour faire des bisous dans les fesses de Carole Rousseau de ma part,

Bisous,
neev
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Et le pauvre homme, contraint de rester professionnel :

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Sujet : RE : Re : RE : Demande de dérogation exceptionnelle pour Noël
De : TELESPECTATEURS,-
Date : 22/12/2004 12:07
Pour : neev@deneevrance.com

Bonjour,

Nous sommes désolés, mais nous ne sommes pas le Service Clientèle de Darty. Nous ne fournissons aucun magnétoscope.
Cordialement,

Le Service Accueil des Téléspectateurs
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Cordialement, cordialement... c’est de moins en moins cordial, mon ami. Et je me demande comment il réagira à ça :

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Sujet : Re : RE : Re : RE : Demande de dérogation exceptionnelle pour Noël
De : neev
Date : 22/12/2004 12:19
Pour : TELESPECTATEURS,-

Pas de magnétoscope. Entendu. De toutes manières je n’ai pas la télé.

Je pourrais avoir une ?
Bisous, j’adore vos programmes,
neev
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S’il me répond, je me coupe une couille.

mardi 21 décembre 2004

Noël en famille, reloaded.

Ca y est, nous y sommes. La pire période de l’année, celle pendant laquelle j’aimerais pouvoir disparaître : la période des fêtes de fin d’année. A chaque fois je la vis de la même manière : une longue apnée jusqu’à mi-janvier date à laquelle, lorsque toutes les décorations ont disparu et que tout le monde à exprimé les mêmes voeux inamovibles et vides de sens, l’on peut enfin recommencer à vivre normalement. Attention, n’y voyez pas là quelque sentiment misanthropique, la fête oui, mille fois oui à la limite, mais ces fêtes-là, non. Quoiqu’à la réflexion, j’exècre la fête de la musique, j’abhorre halloween, les anniversaires me donnent la nausée, la St-Valentin me fout le cafard... ahem. Bon bah, je retire ce que j’ai dit, et m’empresse de faire un auguste bras d’honneur à toutes les fêtes du monde entier.

Mais je vous avoue que je ne m’étais jamais réellement rendu compte de ce trait de caractère. Je viens de m’apercevoir que je suis, en vérité, quelqu’un de très chiant. Peut-être pas dans la forme où dans ce que je laisse transparaître de moi - les jours où ça va bien - mais, dans ma nature profonde. Je suis chiant.

Je vais me jeter sous un bus et je reviens. A tout de suite.

***** INTERLUDE *****

Pour patienter pendant que neev va décéder un coup (faut que j’arrête de parler de moi à le troisième personne), nous vous proposons (faut que j’arrête de parler de moi au pluriel) une chanson, ou plutôt un hymne : l’hymne national norvégien (traduction entre parenthèses).

Ja, vi elsker dette landet (Oui, nous aimons ce pays)

1.
Ja, vi elsker dette landet, (Oui, nous aimons ce pays,)
som det stiger frem, (malgré qu’il y fasse froid,)
furet, værbitt over vannet, (les furets courent dans les vallées)
med de tusen hjem. (et les marmottes sont jolies.)
Elsker, elsker det og tenker (Nous aimons, nous aimons det og tenker (ndr : une équipe de foot locale))
på vår far og mor, (et aussi faire les morts,)
og den saganatt som senker (nos femmes sont les plus belles)
drømme på vår jord. (et nos hommes les plus forts.) (ndr : en Norvège le temps s’est arrêté en 1354. En janvier. Ce qui explique le climat.)

2.
Dette landet Harald berget (Ce pays Harald le berger)
med sin kjemperad, (y a tous ses camarades,)
dette landet Håkon verget (ce pays Håkon le verger)
medens Øyvind kvad ; (y mange beaucoup de salade ;)
Olav på det landet malte (Maître Corbeau, sur un arbre perché,)
korset med sitt blod, (tenait en son bec un fromage,)
fra dets høye Sverre talte (Maître Renard, par l’odeur alléché,)
Roma midt imot. (lui tint à peu près ce langage...)

Bon il y a huit couplets en tout mais je crois que tout le monde a compris que je n’entends pas le norvégien, donc je vais m’arrêter là et on se sentira tous beaucoup mieux.

***** FIN *****

Je suis de retour, je n’ai pas trouvé de bus mais je m’y attendais un peu vu qu’il est 2h du matin.
Je parlais de ma grande contrariété - où plutôt devrais-je parler de convulsions et de crises de tétanie - à l’idée de passer noël chez moi. Parce qu’il n’y aura que mes parents et Mana, que l’on va manger ce que l’on mange tous les ans car c’est comme ça et pas autrement, et parce qu’à la fin du repas ma mère va nous sortir la boîte de dominos ou pire encore, de triominos (un jeu de dominos triangulaires absolument injouable sauf en ayant un supercalculateur IBM à la place du cerveau). En fond sonore on aura la télévision espagnole, qui nous parlera de la famille royale et qui nous donnera les traditionnelles images d’un Pape - il faudrait qu’on lui donne la médaille du mérite un jour à ce con, parce que du mérite il n’en a pas qu’un peu - un pied et neuf orteils et demi dans la tombe mais célébrant la messe de minuit avec l’énergie de l’abnégation, ou du fanatisme, je ne sais pas.

Ce programme ne me réjouirait en aucune manière, mais tout du moins il pourrait me satisfaire si ma famille n’était pas ce qu’elle est. Ce que je veux dire, c’est que dans notre contexte familial, Noël, ça dépasse largement les limites du foutage de gueule. Mais je l’ai dit mille fois. N’y revenons pas.

Par conséquent j’en appelle à votre charité chrétienne (ou juive ou musulmane, vous au moins vous ne fêtez pas Noël mes amis), le 24 décembre : SORTEZ-MOI DE LA. Je sais que je m’y prends un peu tard pour vous solliciter mais tant pis : si vous êtes un être humain, que vous avez entre 18 et 150 ans, que vous êtes sur Paris et que vous voulez me rencontrer, c’est le 24 décembre que ça se passe. J’ai néanmoins quelques conditions :

1. J’ai un budget de 9 euros pour la soirée.
2. Je peux vous vomir dessus à n’importe quel moment.
3. Je peux devenir très violent si vous me sortez un jeu de triominos. Même pour me faire rire. Je ne trouve pas ça drôle.

Bon, je plaisante. Je vais prendre sur moi et rester en famille. Au moins le temps du repas.

Je vais planquer les jeux de dominos, tiens.

lundi 20 décembre 2004

Welcome to the jungle

Je ne comprends pas pourquoi dans une société moderne comme la notre on ne nous laisse pas le droit de dérouiller qui on veut dans la rue. J’aimerais, si ce n’est pas trop demander, qu’en ma qualité de citoyen Français qui (ne) paie (pas encore) ses impôts (et c’est pas demain la veille) on me laisse fracasser la mâchoire de qui bon me semblera, n’importe où et n’importe quand. Si.

Et quitte à instaurer des règles claires et inviolables pour tout le monde : par exemple les hommes n’auraient le droit de frapper les femmes sous aucun prétexte, hormis bien sûr celui de taire un insupportable rire suraigü dont certaines ont le douloureux secret - par exemple ma soeur qui, à table, n’hésitera jamais à vous recompenser de 130 décibels dans l’oreille droite si vous avez le malheur de sortir un bon mot. De même, les enfants seraient intouchables (et ils le sont normalement déjà, mais j’y viendrai plus tard). On pourrait également imaginer des tranches d’âge, histoire que de jeunes hommes désoeuvrés ne se passent pas les nerfs sur des petits vieux ce qui serait, j’en conviens volontiers, proprement dégueulasse. Ca pourrait d’ailleurs donner lieu à d’impromptus et savoureux dialogues :

Dans le métro :
Homme1 : Bonjour Monsieur, puis-je me permettre de vous demander votre âge ?
Homme2 : Ma foi, je vais sur mes 32 ans. Et vous-même ?
Homme1 : 33. Et je pense ne pas me tromper en affirmant pouvoir vous dévisser la gueule. A l’aise, même.
Homme2 : Je vous soutiens pour ma part le contraire, et j’oserais même ajouter que je vais vous faire sauter les dents en moins de dix minutes. Et d’la main gauche.
Homme3 : Hé les gars j’ai 26 ans, j’dézingue le vainqueur.
Plusieurs autres hommes : Attendez, on veut jouer ! Ouais !
Homme2 : Merde vous êtes chiants, ça devait être un duel...
Homme1 : Bon du calme, tout le monde ferme sa gueule et sort une pièce d’identité pour qu’on puisse faire des équipes équilibrées.
neev : Je crois que je me sens pas bien... *Burp* ... *BEEUUUAAAH !*
Homme2 : Ouais. Bon bah toi tu joues pas, t’es trop dégueulasse.
Homme3 : Ouais, c’est pas très réglo de vomir sur tes adversaires, mon gars. Tricheur !

Hihi.

Pourquoi la violence, me demanderez-vous ? Parce qu’elle est fédératrice, vous répondrai-je. Un pays n’est jamais aussi uni que lorsqu’il doit exploser le pays d’à côté. Et puis sans blague. Prenez deux types dans la rue qui ont un différend, je ne sais pas moi, un accrochage en bagnole. Ces deux abrutis vont probablement faire un constat, mais avant ils iront pleurnicher une demie-heure sur le premier flic qui passe par là, à la manière du bambin qui va tout rapporter à sa mère. Et tout ça parce que l’homme est un agent de Police, que la Police représente l’Etat, et que l’Etat c’est l’autorité. C’est Maman. L’Etat on doit lui rendre des comptes (plein) mais en échange il nous protège (peu ou trop, ça dépend). L’Etat on s’arrange pour lui donner ce qu’il estime qu’on lui doit, sinon on a des problèmes. Eh bien la maman on s’arrange pour lui donner les bonnes notes qu’elle attend, sinon on passe un sale quart d’heure. C’est ce qui s’appelle en des termes plus pointus un "putain de protectionnisme étatique de merde". Je connais une amie... enfin une copine... enfin une entité féminine (mais faut le savoir parce que ça ne se voit pas forcémement du premier coup d’oeil, et moi pas de bol je suis allé vérifier) qui l’autre jour m’a gonflé une heure entière avec je ne sais pas quelle prestation sociale à laquelle elle a droit - alors qu’elle n’est franchement pas à plaindre du tout - en me sortant des « J’ai vérifié c’est bon j’y ai droit youpi je rentre dans les critères, j’y ai droit, j’y ai droit ! ». On aurait dit une ado hystérique après que son père lui ait donné la permission de minuit. Sans déconner, c’est ça être adulte ? Attendre et espérer la grande mansuétude d’un système autoritaire et enfin jubiler lorsqu’on nous donne la pièce ? Je suis le seul à avoir envie de vomir, là ?

Bon, je me calme. Et puis attention, je ne lui en veux pas à cette fille, c’est la mentalité largement partagée depuis les années 50 et ce à force de nous abreuver de mièvres discours dont la substance dit : mes chers compatriotes nous vous aimons, ne vous inquiètez pas on s’occupe de vous mes bichons, mais votez pour nous. Enfin peu importe, j’arrête la politique niveau café du commerce pour en revenir à mon premier propos, d’autant plus que sinon on va encore me traiter de Madeliniste, ce qui m’irrite à peu près autant que de penser au fait que Paris Hilton, en presque 2005, soit toujours en vie (ce qui est une aberration doublée d’une injustice scandaleuse).

Si je réclame ainsi mon droit d’arbitrairement exploser qui je veux, c’est parce que l’autre jour j’ai croisé un gros balourd dans la rue qui, alors que je passais juste à côté de lui, décocha une violente volée du revers de la main dans la tronche de son gamin de neuf ou dix ans. La scène était tellement surréaliste que je me suis stoppé net de marcher. Le gamin, sans pleurer (l’habitude, probablement...), s’éloigna dans la direction opposée en défiant son père du regard. Celui-ci lui répondit par un « Reviens là ou je t’en remets une ! », ce à quoi l’enfant retorqua un simple « Ben vas-y. » et continua de s’éloigner. Là, le père vit que je m’étais arrêté et que je le regardais, et se ravisa donc de courir après son fils. Lorsque son regard croisa le mien, je lui sortis un « T’es bourré ou quoi ? », le mépris et l’incrédulité me faisant oublier pour le coup mes bonnes manières. A ça, ce genre de types soit baissent la tête et s’en vont, soit bombent le torse et jouent au gros mâle en menaçant de vous péter la gueule, surtout quand leur largeur d’épaules fait deux fois la vôtre. Et comme il était effectivement deux fois plus costaud que moi, il m’a sans surprise aimablement demandé si j’avais un problème et si j’en voulais une moi aussi, tout en s’approchant de moi et en mimant le geste. Sa proposition était tentante bien que déséquilibrée à mon total désavantage, alors j’ai conservé mes mains dans les poches de mon manteau et j’ai répondu par un simple et dédaigneux « Vous êtes dans la rue, Monsieur ». Puis j’ai tourné les talons en espérant ne pas être agressé dans le dos, ce qu’il ne fît pas. Il me gratifia en revanche d’un « C’est ça barre-toi, salope » auquel je répondis par un « Connard » toujours de bon aloi lorsqu’il est sincère.

Ceci est, de par sa banalité, ce que la majorité des gens appelleront un non-évènement. Un individu de 110 Kg qui manque d’assomer un enfant de 40. Un non-évènement. Welcome to the jungle.

dimanche 12 décembre 2004

Noël en famille

Ils sont tous les deux nés dans un petit village Galicien, au bord de l’océan. Elle en 1944, et lui en 1946. Leur enfance et leur adolescence, ils la vivent sous le régime de Franco.

Elle a trois soeurs et elle est - je crois - la troisième de la fraterie. C’est Milia. Comme tous les enfants du village, elle arrête l’école à 10 ou 11 ans, pour travailler dans les champs. Ou pour recevoir la pièce de ces pêcheurs que l’on aide à débarquer, la nuit. Quitte à dormir sur les docks.
Son père est menuisier, entre autres choses. Il a perdu un oeil étant plus jeune alors il garde constamment les paupières droites fermées. Et il cache des gens, aussi. Des constestataires du régime. Alors il reçoit réguilièrement la visite de la Guardia Civil, une espèce de corps milicien chargé de traquer et de terroriser les gens. L’équivalent grossier des SS. Enfin bref, des baltringues déguisées en vert et qui se prennent pour des hommes.

Et ça Milia, ça l’a marquée. Encore aujourd’hui, elle a une trouille bleue de la Guardia Civil, pourtant devenue simple Police Nationale. Il faut croire que de voir des gens raflés ou humiliés dans leur propre maison, ça marque. Elle a vécu ses plus jeunes années dans un perpétuel sentiment d’insécurité. La peur de manquer, la peur de voir ses proches arrêtés. La peur de l’autre. Oui parce que dans ces villages minuscules, tout se sait et... les clans se forment vite.

Et dans l’autre clan, il y a lui. Tyro. Petit déjà, il était teigneux. Peut-être pas méchant, mais teigneux, frustré et agressif. Et perdre son père à l’âge de 11 ans a achevé de le briser. Ca, il ne s’en n’est jamais vraiment remis. Sa famille à lui est spéciale, dans le mauvais sens. Une sale mentalité, de la méchanceté latente qui les consumme jour après jour. Le tout enrobé d’un soupçon de faiblesse et d’une pincée de lâcheté. Le genre de personnes auxquelles vous ne préfèrez pas demander où elles étaient pendant la guerre.

Ces deux-là, Milia et Tyro étaient très amoureux. Pas l’un de l’autre mais chacun de son côté, et pour des raisons diverses, ça n’a pas abouti. Alors, comme ils étaient les derniers beaux célibataires du village, ils ont fricoté ensemble. Et comme à 20-23 ans, on était déjà considérée comme vieille fille, ils se sont résigné au mariage. Sans doute s’aimaient-ils un peu, au début. En témoignent quelques jolies photos ainsi que quelques mots tendres griffonnés au dos. Mais ce jeune homme fort au visage d’ange, mais torturé, frustré, menteur et maladivement jaloux n’était pas fait pour cette jeune femme gentille, coquette et sosie de Raquel Welsh (en modèle réduit). Et c’est pourtant ensemble qu’ils fuirent l’Espagne dictatoriale pour l’Angleterre, puis l’Allemagne, puis la Suisse, puis la France.

Tyro a très vite exercé son autorité sur Milia. En lui brûlant d’abord ses vêtements jugés trop... peu convenables. Puis en la privant de vie sociale. Puis en ne la laissant pas gagner son propre argent et pire, en lui interdissant le libre accès au fric du ménage. Assez vite, la coquette est jolie jeune femme était devenue une femme soumise, négligeant sa féminité et sujette aux crises de nerfs. Elle a souvent pensé à fuir, mais pour aller où ? C’était trop tard, elle n’avait plus aucune indépendance, et surtout pas financière. Elle était en France désormais, et parlait à peine la langue. Et puis, il y avait les enfants maintenant : Mana, puis Ashmé.

Lui continuait ses conneries, de moins en moins fréquentes, mais toujours là. Tyro, le travailleur immigré et traité comme de la merde à longueur de journée par le Français moyen s’était créé un petit monde où il était seul maître. A la maison, c’est lui qui faisait la loi et malgré toutes ses turpitudes, il lui tenait à coeur que ses deux filles ne manquent de rien. De rien, sauf peut-être de ce qui ne s’achète pas. Aussi ne comprenait-il pas le mal qu’il faisait lorsqu’il cassait tout ou qu’il rentrait ivre.

Ils avaient maintenant presque 40 ans, et les filles 10. Petit à petit, le confort matériel s’ancrait dans le foyer et ça adoussissait les regrets de Milia. Oui elle s’était soumise, reniée elle-même. Oui elle s’était sacrifiée. Mais pour elle c’était moins terrible que les souvenirs de son enfance, la peur, la précarité. Et c’est là-dessus que le troisième rejeton - pas prévu - vit le jour. Neev.

Les 22 ans qui suivirent, les choses évoluèrent. Milia et Tyro étaient devenus Mamy et Papy du petit Tonio, en attendant que d’autres suivent. Tyro était toujours aussi pluri-complexé, mais largement, très largement moins nerveux. L’âge l’avait assagi, et il en imposait de moins en moins. Les enfants étaient devenus grands, le royaume dont il était le roi avait explosé. Milia avait récupéré son indépendance financière, certes très tard, à l’âge de 51 ans. Mais elle pouvait enfin de nouveau s’occuper un peu d’elle.

Ce soir de décembre 2004, nous étions réunis, mes parents Milia et Tyro, mes soeurs Mana et Ashmé, mon neveu Tonio et moi. Réunis pour fêter Noël deux semaines avant l’heure, comme chaque année. Nous avons ouvert nos cadeaux sans émotion. Nous avons eu quelques bribes de discussions banales, entrecoupées de longs silences. Nous ne jouons même plus à faire semblant. Nous formons un groupe décousu et il le restera. Au fond de nous, nous sommes résignés.

Plus tard, j’ai crevé l’abcès en apparté avec mes soeurs. Nous avons eu une longue et sérieuse discussion au sujet de nos enfances, de mes angoisses à répétition et de leurs expériences du même ordre. Mais même ça, ça manquait d’humanité. De saveur familiale. Et ça ne nous désole même pas. Ashmé m’a fait le récit dans le désordre de tout ce qui est plus haut, et de bien plus encore. Elle garde une rancoeur tenace pour notre père. Elle ne peut pas le voir et elle se méfie de lui plus que quiconque. Je la comprends. Mana elle, m’avoue être incapable d’avoir une discussion personnelle avec lui, mais pense qu’il n’est pas un mauvais bougre, qu’il a bon fond. Qu’il n’est simplement qu’un faible. Et moi, je n’en pense rien. Ca fait 22 ans que je vis avec lui, et je ne sais rien de lui, hormis tout ce qu’on m’en a dit. Pour moi il est comme ces étrangers auxquels on dit bonjour par politesse mais avec lesquels on prend extrême soin de n’engager aucune discussion. Et que voulez-vous que je pense d’un étranger ? Rien.

Tyro dort dans sa chambre, Milia dort avec Tonio dans le salon. Mana est rentrée chez elle. Ashmé somnole devant la télé dans la chambre adjacente à la mienne. Et moi j’écris ces quelques lignes, pas déprimé, pas déprimé du tout mais... bah ! juste amusé en imaginant la tête que feraient ces deux petits Galiciens des années 50, si on leur montrait le film de leur vie. Il y a fort à parier que ces deux bambins se seraient fui comme la peste.

Merci papa, merci maman. Je vous promets de ne jamais perpétuer vos erreurs. Je vous dois bien ça.