dimanche 12 décembre 2004

Noël en famille

Ils sont tous les deux nés dans un petit village Galicien, au bord de l’océan. Elle en 1944, et lui en 1946. Leur enfance et leur adolescence, ils la vivent sous le régime de Franco.

Elle a trois soeurs et elle est - je crois - la troisième de la fraterie. C’est Milia. Comme tous les enfants du village, elle arrête l’école à 10 ou 11 ans, pour travailler dans les champs. Ou pour recevoir la pièce de ces pêcheurs que l’on aide à débarquer, la nuit. Quitte à dormir sur les docks.
Son père est menuisier, entre autres choses. Il a perdu un oeil étant plus jeune alors il garde constamment les paupières droites fermées. Et il cache des gens, aussi. Des constestataires du régime. Alors il reçoit réguilièrement la visite de la Guardia Civil, une espèce de corps milicien chargé de traquer et de terroriser les gens. L’équivalent grossier des SS. Enfin bref, des baltringues déguisées en vert et qui se prennent pour des hommes.

Et ça Milia, ça l’a marquée. Encore aujourd’hui, elle a une trouille bleue de la Guardia Civil, pourtant devenue simple Police Nationale. Il faut croire que de voir des gens raflés ou humiliés dans leur propre maison, ça marque. Elle a vécu ses plus jeunes années dans un perpétuel sentiment d’insécurité. La peur de manquer, la peur de voir ses proches arrêtés. La peur de l’autre. Oui parce que dans ces villages minuscules, tout se sait et... les clans se forment vite.

Et dans l’autre clan, il y a lui. Tyro. Petit déjà, il était teigneux. Peut-être pas méchant, mais teigneux, frustré et agressif. Et perdre son père à l’âge de 11 ans a achevé de le briser. Ca, il ne s’en n’est jamais vraiment remis. Sa famille à lui est spéciale, dans le mauvais sens. Une sale mentalité, de la méchanceté latente qui les consumme jour après jour. Le tout enrobé d’un soupçon de faiblesse et d’une pincée de lâcheté. Le genre de personnes auxquelles vous ne préfèrez pas demander où elles étaient pendant la guerre.

Ces deux-là, Milia et Tyro étaient très amoureux. Pas l’un de l’autre mais chacun de son côté, et pour des raisons diverses, ça n’a pas abouti. Alors, comme ils étaient les derniers beaux célibataires du village, ils ont fricoté ensemble. Et comme à 20-23 ans, on était déjà considérée comme vieille fille, ils se sont résigné au mariage. Sans doute s’aimaient-ils un peu, au début. En témoignent quelques jolies photos ainsi que quelques mots tendres griffonnés au dos. Mais ce jeune homme fort au visage d’ange, mais torturé, frustré, menteur et maladivement jaloux n’était pas fait pour cette jeune femme gentille, coquette et sosie de Raquel Welsh (en modèle réduit). Et c’est pourtant ensemble qu’ils fuirent l’Espagne dictatoriale pour l’Angleterre, puis l’Allemagne, puis la Suisse, puis la France.

Tyro a très vite exercé son autorité sur Milia. En lui brûlant d’abord ses vêtements jugés trop... peu convenables. Puis en la privant de vie sociale. Puis en ne la laissant pas gagner son propre argent et pire, en lui interdissant le libre accès au fric du ménage. Assez vite, la coquette est jolie jeune femme était devenue une femme soumise, négligeant sa féminité et sujette aux crises de nerfs. Elle a souvent pensé à fuir, mais pour aller où ? C’était trop tard, elle n’avait plus aucune indépendance, et surtout pas financière. Elle était en France désormais, et parlait à peine la langue. Et puis, il y avait les enfants maintenant : Mana, puis Ashmé.

Lui continuait ses conneries, de moins en moins fréquentes, mais toujours là. Tyro, le travailleur immigré et traité comme de la merde à longueur de journée par le Français moyen s’était créé un petit monde où il était seul maître. A la maison, c’est lui qui faisait la loi et malgré toutes ses turpitudes, il lui tenait à coeur que ses deux filles ne manquent de rien. De rien, sauf peut-être de ce qui ne s’achète pas. Aussi ne comprenait-il pas le mal qu’il faisait lorsqu’il cassait tout ou qu’il rentrait ivre.

Ils avaient maintenant presque 40 ans, et les filles 10. Petit à petit, le confort matériel s’ancrait dans le foyer et ça adoussissait les regrets de Milia. Oui elle s’était soumise, reniée elle-même. Oui elle s’était sacrifiée. Mais pour elle c’était moins terrible que les souvenirs de son enfance, la peur, la précarité. Et c’est là-dessus que le troisième rejeton - pas prévu - vit le jour. Neev.

Les 22 ans qui suivirent, les choses évoluèrent. Milia et Tyro étaient devenus Mamy et Papy du petit Tonio, en attendant que d’autres suivent. Tyro était toujours aussi pluri-complexé, mais largement, très largement moins nerveux. L’âge l’avait assagi, et il en imposait de moins en moins. Les enfants étaient devenus grands, le royaume dont il était le roi avait explosé. Milia avait récupéré son indépendance financière, certes très tard, à l’âge de 51 ans. Mais elle pouvait enfin de nouveau s’occuper un peu d’elle.

Ce soir de décembre 2004, nous étions réunis, mes parents Milia et Tyro, mes soeurs Mana et Ashmé, mon neveu Tonio et moi. Réunis pour fêter Noël deux semaines avant l’heure, comme chaque année. Nous avons ouvert nos cadeaux sans émotion. Nous avons eu quelques bribes de discussions banales, entrecoupées de longs silences. Nous ne jouons même plus à faire semblant. Nous formons un groupe décousu et il le restera. Au fond de nous, nous sommes résignés.

Plus tard, j’ai crevé l’abcès en apparté avec mes soeurs. Nous avons eu une longue et sérieuse discussion au sujet de nos enfances, de mes angoisses à répétition et de leurs expériences du même ordre. Mais même ça, ça manquait d’humanité. De saveur familiale. Et ça ne nous désole même pas. Ashmé m’a fait le récit dans le désordre de tout ce qui est plus haut, et de bien plus encore. Elle garde une rancoeur tenace pour notre père. Elle ne peut pas le voir et elle se méfie de lui plus que quiconque. Je la comprends. Mana elle, m’avoue être incapable d’avoir une discussion personnelle avec lui, mais pense qu’il n’est pas un mauvais bougre, qu’il a bon fond. Qu’il n’est simplement qu’un faible. Et moi, je n’en pense rien. Ca fait 22 ans que je vis avec lui, et je ne sais rien de lui, hormis tout ce qu’on m’en a dit. Pour moi il est comme ces étrangers auxquels on dit bonjour par politesse mais avec lesquels on prend extrême soin de n’engager aucune discussion. Et que voulez-vous que je pense d’un étranger ? Rien.

Tyro dort dans sa chambre, Milia dort avec Tonio dans le salon. Mana est rentrée chez elle. Ashmé somnole devant la télé dans la chambre adjacente à la mienne. Et moi j’écris ces quelques lignes, pas déprimé, pas déprimé du tout mais... bah ! juste amusé en imaginant la tête que feraient ces deux petits Galiciens des années 50, si on leur montrait le film de leur vie. Il y a fort à parier que ces deux bambins se seraient fui comme la peste.

Merci papa, merci maman. Je vous promets de ne jamais perpétuer vos erreurs. Je vous dois bien ça.