mercredi 20 octobre 2004

Blacken the USSR

En rangeant mes papiers j’ai retrouvé un ticket de bus, vestige d’un week-end raté. Relique d’un aveu d’impuissance. Souvenir d’un fiasco. Et comme ses coins étaient encore tranchants, je m’en suis servi pour me curer les dents.

Il y a quelques mois, je l’aurais précieusement gardé, me contentant d’un mauvais souvenir à l’amer goût d’échec. J’en aurais appelé à la fatalité. Mais aujourd’hui et pendant que j’écris ces lignes, ce ticket traîne sur mon bureau, mais déchiré en deux, les coins émoussés, et dans deux minutes il aura disparu dans la corbeille à papier. Parce que je ne veux plus de ces vagues merdes invocatrices de souvenirs douloureux. Je veux me fabriquer de vrais souvenirs, des souvenirs dont je serais fier, qui ne me feraient pas rougir de honte et baisser les yeux d’amertume en me disant « Putain et dire que ce pauvre type, là, c’est moi... »

Certes, la partie sera longue. Mais j’ai tout mon temps.


En rangeant mes papiers, j’ai aussi retrouvé un vieux bâton de colle. Celui qui, lorsque j’avais 15 ou 16 ans, m’a permis d’exprimer pour la première fois mon côté homosexuel. Ce soir-là je me rappelle, j’étais si honteux de ce que j’avais fait, je pouvais tellement pas l’accepter que j’ai couru dans la salle de bain et nettoyé le bâton de colle de ses souillures avec un zèle exceptionnel pendant plusieurs minutes. Et en évitant soigneusement de croiser mon propre regard dans le miroir : bien trop honte. Mais bien moins qu’en classe le lendemain matin, lorsqu’en ouvrant ma trousse le bâton roula doucement sur la table comme s’il cherchait à me narguer. Oui, ce matin là, je me suis vraiment senti très seul.

Je n’ai accepté cette facette de moi-même qu’à 19 ans, dans les toilettes de l’université que je fréquentais à l’époque. Un garçon charmant mais aussi pressant que précieux, ce qui nous a empêchés d’aller parfaitement au bout de notre démarche. La demie-heure d’après dans l’amphithéâtre, j’avais le sourire et je matais le cul des filles sans aucune retenue et avec un bonheur rare. Je venais enfin de comprendre qu’il n’y avait aucun problème à aimer les pommes ET les oranges, d’autant plus que les oranges sont parfois si difficiles à éplucher...

Mais aujourd’hui je sais que je ne suis pas gay. Enfin... disons que je le suis aussi bien que je suis coureur de fond. Un amateur qui s’essoufle bien trop vite pour aller très loin.


En rangeant mes papiers j’ai retrouvé de vieilles lettres de ma meilleure amie du lycée (dont j’étais fou amoureux et qui évidemment ne voulait pas de moi). J’ai ri en relisant les niaiseries que l’on pouvait se dire, ça puait les grands sentiments et c’était naïf comme un agneau à l’abattoir. Et le pire c’est qu’on y croyait.

Nous avons perdu contact il y a quatre ans.


Et enfin, en rangeant mes putains de papiers, j’ai retrouvé un vieux jeu pour Sega Game Gear, la console portable que m’avait offerte mon père il y a 9 ans, pour m’acheter. Parce qu’il habitait chez sa maîtresse. Ce qu’il ne savait pas, c’est que je devais jouer le grand garçon quand ma mère craquait comme une petite fille, autrement dit assez souvent. Mana partie en Norvège, Ashmé qui vivait sa vie dans son coin : il n’y avait plus que moi. Ce n’était pas vraiment marrant de raisonner ma mère qui, en larmes, me suppliait de ne pas la laisser se suicider. D’autant plus que je craquais moi aussi, dans mon coin et à ma manière : je me rasais les jambes, je foutais le feu à des papiers dans ma chambre, je m’arrachais les cheveux un par un sur le devant. Et puis je pleurais, évidemment.

Ce qu’il y a de chouette avec moi, c’est qu’on ne m’entendra jamais dire que c’était mieux avant.


Je suis plus rigolo quand je ne range rien, je sais.