lundi 20 septembre 2004

Dieu reconnaîtra les siens

C’est une charmante fin d’été. L’air recommence gentiment à nous piquer le bout des doigts et à nous taquiner les orteils : les sans-abri doivent se réjouir. Les fesses posées sur une chaise de mon balcon avec deux rangées d’immeubles pour panorama, je tourne paisiblement les pages de mon quotidien de droite favori. J’y apprends jour après jour, avec un mélange de circonspection et d’effarement, la mort de 50, puis 100, puis 150 enfants parmi 300 otages tués dans une école très loin de chez moi. Et ce ne sont que des chiffres officiels. Ensuite, ce sont de violentes explosions un peu partout dans le monde qui arrachent encore quelques dizaines de vies par-ci, par-là. Et encore quelques pages plus loin, les dernières frasques d’un Sarkozy dont les grotesques gesticulations dans tous les sens deviennent de plus en plus pénibles.

Bien peu de réjouissances dans mon quotidien de droite favori.

Dépité, je me dirige vers la cuisine pour y faire un brin de vaisselle (histoire de me donner bonne conscience). Je plonge une cuillère dans un verre vide qui laisse résonner un son de clochette fendue. Des souvenirs de l’enfance me reviennent alors. Je me rappelle des vacances d’été dans notre maison en Espagne, lorsque je me faisais du Cola-cao (le Nesquick local). Ces instants étaient un peu magiques pour moi, il fallait dissoudre la poudre de cacao dans peu de lait et ce en touillant 2 bonnes minutes. Et seulement ensuite, on pouvait remplir son verre entièrement. J’y mettais autant d’application que pour préparer une solution chimique corrosive.

Digi ding digi ding... le bruit de la cuillère dans le verre.

Ca me rappelle aussi quand j’étais malade, et qu’on me donnait l’infecte Doliprane goût fraise, à dissoudre dans de l’eau. Tu parles d’un goût fraise. On aurait dit de la fraise qui aurait mariné dans du propane liquide avec une pointe de vinaigrette. Beeaarg. Ces fois-là, rien que le digi ding suffisait à me donner la nausée !

De fil en aiguille, toujours devant mon évier, je continue mon voyage dans le temps. Je repense à mon adolescence, entre 11 et 14 ans. A 11 ans, j’étais populaire, bien dans ma peau, les filles me regardaient et je collectionnais les "amoureuses". A 12 ans, j’ai commencé à avoir des boutons et à grossir un peu, mais j’étais toujours bien dans ma peau parce qu’à cet âge-là les dissentions sociales ne sont que naissantes. Non, c’est véritablement à 13 ans que ça s’est gâté pour moi. C’est là que tout s’est joué. J’étais gras, la face criblée de boutons. J’avais honte de moi. Les filles ne me regardaient plus du tout, sauf parfois pour se moquer de moi gentiment. Les groupes se formaient. Ou plutôt des catégories de gens :

1/ ceux qui sont bien dans leur peau, populaires, qui ont des petits amis, qui écoutent de la musique commerciale et arrivent à y trouver un sens profond.
2/ ceux qui sont l’opposé de la catégorie n°1. Qui ne s’acceptent pas (et ont toutes les raisons pour), qui sont exclus par les populaires de la catégorie n°1, qui sont désespérément seuls et qui écoutent de la musique tout aussi commerciale que les premiers, mais infiniment moins consensuelle. J’étais de ceux-là.
3/ ceux à mi-chemin entre les deux (les plus nombreux).

Bref, de jeunes adolescents. Mais là où je veux en venir, c’est que mon appartenance à la catégorie n°2 à l’âge de 13 ans a conditionné les dix années qui ont suivi. J’ai tellement été habitué a rejeter la vie sociale que j’en suis petit à petit devenu un parfait étranger, sauf avec ceux que j’ai moi-même accepté dans mon cercle, dans ma bulle. Je n’ai pas la curiosité de connaître l’autre. Je n’ai même pas la notion d’aller vers l’autre. Je suis un inadapté social, parce que c’est ce que j’ai toujours appris à être. Toujours à être en décalage avec le monde. Rejeter ce qui est à la mode. Rejeter les conventions. Quitte à subir, quitte à s’exclure soi-même. Subir la vie en attendant la mort, voilà l’esprit dans lequel je me suis construit.

Je suis assis sur un quai de métro et elle sur celui en-face. Elle me regarde en souriant, mais je ne vois que de la tristesse. Je sais au fond de moi que les directions de nos vies sont comme celles de ces rames que nous nous apprêtons à prendre : parfaitement opposées.

Mais ce qu’il y a de bien avec les rames de métro, c’est qu’elles finissent toujours par se recroiser.


— -== Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon coeur d’une langueur monotone. Tu m’étonnes, John. ==—