vendredi 5 octobre 2007

Ten thousand strong


Nous sommes des centaines, nous sommes des milliers. Nous sommes une armée en marche. Et nous allons tous mourir.

Le hall de gare est immense. Eclairés d'une lumière rappelant le plus sordide des blocs opératoires, nous déambulons telles des fourmis vers les escalators. Chacun tantôt suit l'âme le précédent, tantôt presse le pas à en enrhumer ses voisins. La sensation est grisante. C'est le matin, et mes jambes sont avec moi. Dans mon esprit, je ne suis plus malade ; je ne l'ai d'ailleurs jamais été de ma vie. J'ai du métal hurlant dans les oreilles.

Tous. Je les fume tous. Invictus.

Des quatre ou cinq escaltors, bien parallèles les uns par rapport aux autres, j'ai l'habitude de prendre celui le plus à droite. Parfois je grimpe les marches deux par deux pour amplifier la sensation de vitesse. Mais ce matin, je reste posé et me laisse gentiment porter vers l'étage supérieur. Je jette un oeil sur les trois ou quatre autre escalators à ma gauche. Je dis trois ou quatre, mais pour moi ils pourraient être mille : nous sommes si nombreux qu'il ne prendrait qu'une nanoseconde à n'importe quel agoraphobe pour claquer sa petite crise d'angoisse.

Sur les murs du grand hall, des affiches 4x3. D'ordinaire, telle ou telle marque de lingerie fine nous gratifie de clichés plus ou moins vulgaires de femmes-objets dénudées. Ou encore, tel ou tel opérateur de téléphonie tente de nous convaincre de désirer quelque chose qui définirait à la perfection la notion de plus parfaite inutilité. Mais non. Non, aujourd'hui, en 4x3, c'est la tronche d'Adolf Hitler, ou de son sosie, qui nous est proposée. Le magazine Le Point se vend bien parait-il. Je sais maintenant pourquoi.
Le goût totalitariste orwelien de ce grand hall de gare se précise et s'accentue. Je sais que tout ceci n'est qu'un jeu de mon esprit... alors j'adore ça.

Je poursuis de scruter les escalators à ma gauche. Mon regarde se pose sans s'attarder sur les visages de tous ces morceaux de viande que je surplombe désormais. Des gens. Il y a ceux, sous Seropram, qui se rendent à un travail qu'ils détestent, et ceux, à en négliger tout le reste, qui se rendent à un travail qu'ils vénèrent. Il y a ceux qui vont étudier, et ceux, plus nombreux, qui vont faire semblant. Il y a ceux qui vont claquer l'argent qu'ils n'ont pas dans des merdes qui ne servent à rien. Et puis il y a ceux qui vont retrouver telle ou telle personne nouvellement rencontrée, avec en tête l'espoir d'un coït pathétique, voire même celui de se lancer des je t'aime à la gueule.

Nous progressons vers le haut, tous. La tête tournée dans la même direction, tous. Excepté moi, peut-être. Nous sommes, en dépit de tous les efforts fournis devant le miroir, d'une laideur inqualifiable. Nous paraissons invincibles et nous paraissons misérales à la fois. Nous sommes des centaines, nous sommes des milliers. Nous sommes une armée en marche. Et nous allons tous mourir.

samedi 4 août 2007

De la caillasse et des hommes

Il y a ces habitudes que l'on prend avec d'autres, d'autres gens j'entends, sans concertation. Vous le faites une fois, vous répétez l'action le lendemain et, comme s'il y avait reconduction tacite du contrat, deux mois plus tard vous y êtes encore, là, à perpétuer cette nouvelle habitude venue d'on ne sait où.
Dans mon propos, les deux contractants sont mon père et moi-même, et l'objet du contrat est une balade quotidienne de trois kilomètres en fin de matinée. Je n'ai pas souvenir de lui avoir une seule fois demandé de m'accompagner et pourtant, tous les matins depuis plus de huit semaines, il m'envoie un "Je suis prêt, neev" ou un "Quand tu veux, neev" à travers la porte de ma chambre. Certains matins, je me contente juste de me diriger vers la porte d'entrée, et il m'emboîte le pas. C'est assez saisissant, j'ai parfois l'impression d'être quelque seigneur accompagné de son serviteur. A la différence près de n'avoir absolument rien demandé.

Évidemment, la raison véritable est que depuis le jour où il m'a vu chuter à terre et ne plus tenir sur mes jambes suite à un footing, il se sent plus rassuré de m'accompagner. Bon je vous rassure, il ne me suit pas dans TOUS mes déplacements, hein. Et lorsqu'en septembre je reprendrai à la fac, notre petite habitude s'évanouira d'elle-même. Mais en attendant, il me suit tous les matins. Et ça ne me dérange pas du tout. Au contraire. Ça m'emmerderait qu'il ne le fasse plus.

Alors quotidiennement, nous prenons l'ascenseur et passons par le local à poubelles de l'immeuble, ce qui parfois nous donne une bonne occasion de nous lamenter sur la bêtise congénitale ou le manque de savoir vivre de nos voisins. Puis nous sortons par l'entrée du parking, donnant sur la piste cyclable. Nous ne suivons celle-ci que sur un kilomètre et demi. C'est souvent le morceau le plus silencieux de la balade. Oh, il y a des jours où nous marchons nos trois kilomètres sans nous décrocher un mot quasiment, notamment lorsque je suis atomisé de fatigue et que j'ai du mal à parfaitement contrôler mes pas. Ces jours-là, ma patience est plus que limitée et, oui, je crois que mon père est suffisamment intelligent pour s'en rendre compte.

Durant ce kilomètre et demi donc, je lui demande s'il a couru et si oui quelle distance. Il me répond la plupart du temps avec un amusant dédain qui traduit une fierté mal dissimulée que oui, six kilomètres. Je vous l'ai laissé entendre l'autre jour mais je le répète, cet enfoiré fait ça cinq matins par semaine, à six heures tapantes, et il a 61 ans. Parfois, il en fait même huit. Je lui réponds alors invariablement de ne pas forcer, de faire attention, mais je me rappelle alors quand j'avais 19-20 ans et que je m'amusais à repousser mes (maigres) limites en endurance. Aujourd'hui cinq ans plus vieux, je n'en suis plus capable et si j'avais su, j'en aurai davantage profité encore. J'imagine qu'il doit se dire précisément la même chose, qu'à 65 ans il n'y arrivera peut-être plus. Alors il en profite avant que la vieillesse ne le rattrape comme moi la maladie m'a rattrapé.
Je crains simplement qu'un jour il ne fasse la course de trop et que son coeur le lâche. Je le lui ai dit à demi-mot, un de nos matins de balade. Et il m'a répondu, également à demi-mot et en d'autres termes, qu'il s'en foutait royalement.
"That's the spirit !", me suis-je dis en souriant, quand même un peu amer.

Durant ce fameux kilomètre et demi dont je parlais, nous passons devant mon ancienne école primaire. Un bâtiment rose de deux étages, adjacent à une cour de récréation. Une grille verte et un terre-plein sépare la cour et la piste cyclable. Cet été, des ados en combinaison blanche transparente repeignent la grille. Je ne sais pas s'ils sont payés par la mairie pour faire ça, ou si ce sont des travaux d'intérêt général pour s'être fait prendre en train de fumer une connerie, mais en tout cas un type (à peine plus vieux) les surveille et ils sont là tous les jours. Et tous les jours, mon père les regarde peindre en passant tandis que je presse légèrement le pas, d'abord pour éviter d'entendre ses commentaires sur la médiocre qualité et la lenteur du boulot effectué, mais surtout parce que tout le monde sait bien que je déteste les adolescents.

Deux cents mètres après l'école et les adolescents qui peignent comme des merdes (quand les filles ne sont pas occupées à rire aux blagues pourries des garçons et quand ceux-là ne sont pas occupés à regarder la poitrine des filles, ils peignent), la piste s'élève. La côte commence juste après un enchaînement de deux panneaux. Le premier dit:

DANGER
Risque d'éboulements
Ne pas marcher en dehors du sentier

... et, cinquante mètres puis loin, le second indique un très rassurant :

DANGER DE MORT
Terrains sous-minés

Les terrains dont il est question sont ceux de la colline de ma ville, que la piste cyclable encercle et permet en partie de grimper. Ma ville a été occupée pendant la guerre. Il faut croire qu'il y a des restes.

Nous commençons donc l'ascension, bien à l'abri sur notre piste cyclable. Cet endroit est très prisé par les paumés en tous genre de ma ville, la nuit. On retrouve souvent des trésors dans les fourrés à quelques mètres de la piste : capotes usagées, garrots, etc. On y trouve également des gens à côté de leurs pompes. Ces jours-ci, on y voit souvent une jeune femme pas plus âgée que moi, coupe garçonne, cheveux châtains clairs, un sac à dos sur les épaules. Elle parle toute seule, l'air renfrogné et pas commode. Encore une avec qui la vie a été très, très sympa.
Et il y en a plusieurs des comme elle, mais c'est celle que j'ai le plus remarqué. Honnêtement, son visage me rappelle celui d'une fille que j'ai connu de près, il y a six ou sept ans. Une jolie fille.

Nous continuons la montée. Nous passons devant la skate-park, encore un endroit bourré d'adolescents mais fort heureusement indoor. Juste après le skate-park, il y a la caserne de pompiers. Et juste après la caserne, on quitte la piste cyclable pour poursuivre la montée vers le haut de la colline. C'est un chemin de gravier, du mauvais gravier d'ailleurs. Il y a récemment eu un grand projet d'aménagement de la colline, pour en faire une promenade familiale, et mettre en valeur les ruines du fort planté tout en haut. Oui oui, un fort, un vrai fort, bâti en 1870. Il faisait partie d'un ensemble de 16 forts, autour de Paris, destinés à défendre la capitale contre l'invasion Prussienne. Ils s'en sont tout de même emparé et y ont même pointé des canons sur nos gueules. Et plus tard sous l'occupation Allemande, il a servi de prison et de lieu de torture.
On comprend tout de suite pourquoi la municipalité a jugé bon de mettre en valeur un endroit aussi glorieux et chargé en bons souvenirs.

Le chemin est en gravier, disais-je donc. C'est la partie la plus pénible pour moi. Elle arrive au bout de deux kilomètres, autrement dit la distance à partir de laquelle je commence à fatiguer à la marche. Autrement dit, je place mal mes pieds sur le sol et parfois je me plie une cheville. Ça m'est arrivé une dizaine de fois. Sur du gravier il faut donc que je fasse particulièrement attention ; c'est cependant un bon moyen de me tester, ça m'aide à déceler les périodes pendant lesquelles je suis limite physiquement.

La fin de la montée est bien pentue, mais elle vaut le coup. Car après le passage devant le vilain fort, il y a un endroit où on a vue sur toute la ville. J'en parlais l'autre jour. La ville n'est pas belle, mais l'endroit est agréable l'été. Calme, à cent mètres de hauteur. J'y aperçois même la fenêtre de ma chambre, chose qui me fait beaucoup rire, ne me demandez pas pourquoi.
Et c'est surtout un endroit où il y a des bancs. Il ne reste que cinq cents mètres, de descente, avant de rentrer, mais nous avons pris l'habitude de nous y asseoir cinq minutes, ce qui franchement me permet de récupérer un peu au niveau des jambes. Ce moment de répit, c'est le moment où les hommes parlent.

Nous parlons de la vie, de la mort. Nous parlons de faire face, de ne pas avoir peur. Et malgré tout de nos inquiétudes. Nous parlons de mon état de santé, nous parlons du sien. Nous parlons de rien, mais surtout de tout. Nous parlons peu, mais nous parlons vrai.
Mon père et moi nous sommes vraiment rapprochés depuis que j'ai commencé à avoir des emmerdements de santé. Oh, nous ne seront jamais les meilleurs amis du monde, le passé est trop lourd, mais c'est le jour et la nuit comparé à... avant. Le transfert de l'ensemble des entrées de ce site depuis 2003 sur Blogger (ça va me demander plus de boulot que prévu d'ailleurs, mais j'en parlerai plus tard) m'a permis de relire certaines choses que j'écrivais sur mes relations avec mes parents il y a trois ou quatre ans. J'ai été frappé. Ma manière de les voir a fondamentalement changé, mon petit traitement de la cervelle et la reprise en main de ma vie n'y est évidemment pas étrangère. J'ai écrit des choses totalement injustes sur leur compte, de la même manière qu'il m'arrive aujourd'hui encore d'écrire des choses totalement injustes sur ma propre pomme. Ce que j'essaie de dire, c'est qu'en dépit de tout, je crois que j'ai fini par devenir adulte.

Enfin je vais encore attendre un ou deux ans avant de me prononcer, juste histoire d'être sûr.

mercredi 1 août 2007

Je crois que je suis une merde.

Hem. Bon, je vous explique rapidement ce qu’il s’est passé. J’ai voulu mettre à jour mon utilitaire de publication (SPIP) suite à un mail de mon hébergeur concernant la sécurité. Il est vrai que ce site a été hacké il y a quelques semaines et que ma version de SPIP était vieille de trois ans.

J’ai donc procédé à une mise à jour, et, je vous passe les détails, me suis vautré comme une merde. J’ai au passage failli perdre tout ce que j’avais écrit. Après avoir bataillé quelques heures, j’ai décidé que j’en avais ma claque, et j’ai balancé toutes mes archives sur blogger. Je n’ai d’ailleurs pas terminé, il manque encore quelques mois de l’année 2003 (pour ceux que ça intéresse, tout sera présent dans quelques jours maximum.) Il y a quelques incohérences dans les articles archivés (vieux liens qui ne fonctionnent pas, images mal dimensionnées, mais les textes sont là. En revanche, les vignettes et les brèves sont décédées. Paix à leurs âmes.

Ah, aussi, évidemment, les anciennes syndications RSS sont mortes, j’espère que ceux qui les utilisaient auront la présence d’esprit de visiter le site et de choper les nouvelles.

Pour finir, je sais que le template choisi est austère, mais je n’ai vraiment pas le cœur à passer du temps dans du code source.

Voilà. Je suis incompétent. Mais ça va, je le vis bien.

dimanche 29 juillet 2007

La troisième nouvelle

Je vous ai quittés vendredi sur une boutade ; j’avais trois nouvelles à formuler, j’en avais compté trois deux heures auparavant, j’en étais sûr et pourtant, pas moyen de m’en souvenir au moment d’achever le texte. Vous imaginez mon désarroi d’alors. Pleurant à chaudes larmes sur l’injustice de la vie, déplorant de toutes mes fibres ma mémoire défaillante et allant jusqu’à implorer la divine miséricorde, j’assassinai d’une douloureuse vanne-à-deux-balles mon pathétique dernier babillage en date, et entrepris la rédaction d’une poignante lettre d’adieu.

Puis, frappé d’un éclair de lucidité, je m’affublai des injures les plus abjectes (« fieffé vilain », « plus parfait gougnafier », « jambon de Parme », « coureur cycliste », etc.) lorsque l’idée me revint.

Hem. Voici : la troisième nouvelle dont j’avais à faire part, est que ce journal a été découvert. Par un pote de fac, et peut-être aussi par une potesse, bien qu’elle ne m’en ait rien dit. C’était il y a plusieurs mois, en avril je pense. J’ai demandé à mon ami de garder l’existence de ce site pour lui-même, ayant ici par le passé et à plusieurs reprises écrit des choses pas marrantes du tout sur mon compte et que je ne souhaite absolument pas partager avec les gens que je côtoie quotidiennement. Je ne m’en fais pas trop, l’ami en question étant plutôt un type réglo et je dispose de toutes façons d’une vingtaine de moyens de représailles différents s’il lui venait l’idée de l’ouvrir.

Et si ça ne suffit pas, tant pis, que voulez-vous. Je les tuerai tous. Si possible au shot gun ou à défaut, à la machette. J’abhorre me salir, mais comme disent les plus sages des coureurs cyclistes : « Ah ben faut c’qui faut, faut y aller à la pédale hein s’tu veux pô perdre hein. » Et avouez qu’il y a du vrai là-dedans. Les cyclistes, c’est comme les clébards : ils sont parfois plus intelligents que les humains.

Vous devez vous demander ce qui m’a trahi ? Un triptyque, encore une fois. 1/ Google, 2/ mon adresse email, 3/ ma propre négligence (ou connerie, ou débilité congénitale, au choix) d’utiliser la même adresse pour tout. La combinaison des trois m’a été fatale.

Je vous ai déjà dit que j’aimais beaucoup le vélo ?

***



Pourquoi écris-je aussi peu ? Oh, c’est bien simple. La principale raison est l’indigeste symbiose de mon emploi du temps de l’année passée, et de la fatigue accumulée de mon activité un peu, de la maladie davantage, et du traitement aux interférons surtout. Ne vous méprenez pas, il y a pire, mais ce truc est vraiment costaud à encaisser. Mais bon, pas d’inquiétude hein, j’aime cent fois mieux être SEP dans les années 2000 qu’il y a vingt ans.
Une autre raison, que je soupçonne d’être aussi importante que la première puisque je suis en repos depuis mi-mai : je n’ai vraiment pas envie que ce journal devienne mon Mur des Lamentations personnel. Je n’ai pas envie de consacrer chaque post à la SEP (c’est déjà foutu pour celui-ci), ou encore d’en faire une espèce de show qui pourrait avoir pour titre « neev contre la SEP », ou encore « Regardez-moi pourrir de l’intérieur chaque jour un peu plus, et appréciez ». Je crois que vous avez saisi l’idée. L’ennui, c’est que ces deux derniers mois, je n’avais vraiment rien d’autre à discuter que ma maladie. D’où mon silence.

Il y a quelques semaines, ou quelques mois... enfin bref, un jour, j’étais aux Halles justement avec les deux amis de fac dont je parle plus haut. J’étais particulièrement mal en point ce matin-là (enfin relativisons, bien sûr) : fatigue générale prononcée, pertes d’équilibre, diplopie, faiblesse musculaire, insensibilités, douleurs diverses. Nous attendions une séance de ciné, attablés au Starbucks juste à côté. L’ami, appelons-le Truman (coucou Truman si tu lis ceci. T’aurais pas un site de cul à visiter, plutôt que de traîner ici ?), était parti s’acheter une de ces délicieusetés glacées très chères made in Starbucks, nous laissant mon amie et moi l’espace de deux minutes (je l’appellerai Swedi bien que « bombe sexuelle » soit un surnom mieux adapté, mais ce serait un impardonnable manque d’élégance de ma part, tant cette demoiselle est adorable. En plus d’être une bombe sexuelle.).

Je devais avoir l’air particulièrement misérable, car elle me demanda comment j’allais. Je lui expliquai alors mon état de fatigue (elle était déjà au courant pour ma SEP), et mes divers troubles... pour aussitôt couper court, en lui disant que je n’allais pas l’emmerder avec mes petits problèmes de maladie. Et sa réponse m’a vraiment surpris, car je ne m’en étais jamais rendu compte : « Ben non, non, au contraire... t’en parles jamais. »
Je suis resté interloqué deux secondes. Elle avait raison ! Je m’en parle intérieurement... à peu près tout le temps, certes, et ici aussi les rares fois où j’écris (je vous jure qu’un jour j’écrirai davantage, si si, mais ne me demandez pas quand) mais aux autres, je n’en parle que brièvement et sporadiquement. Et moi qui avais l’impression de saouler tout le monde !
Mon père d’ailleurs me l’a récemment dit, sorti de nulle part : « Ne crois jamais que tu emmerdes les autres avec ce qui t’arrive. C’est toi le malade, c’est toi qui souffre. » Je ne sais absolument pas pourquoi il m’a dit ça, ne lui ayant jamais laissé entendre que je craignais d’ennuyer les autres. D’ailleurs je ne lui laisse pas entendre grand-chose, hormis qu’il cuisine très bien le saumon-potatoes et qu’à 61ans courir 6km tous matins n’est pas très raisonnable, mais ça c’est seulement parce que je suis jaloux de ne plus pouvoir le faire.

J’écris et je ne sais pas exactement où je veux en venir. Ce que j’essaie d’exprimer, c’est mon dégoût de l’idée de transformer cet endroit en bureau des pleurs pour pouvoir jouer au dur dans la « vraie vie », et l’idiotie que serait l’adoption de l’attitude inverse : jouer au clown pour mieux nier que c’est et ça va sérieusement être la merde pour ma pomme, sans parler de la souffrance morale accumulée, à toujours tout garder pour moi...

Bah ! Ecris, gamin. Ecris. On verra bien ce qu’il en sortira.

Cette semaine, un soir, venant de terminer la lecture du dernier tome de la saga Harry Potter, j’ai ressenti cette nostalgie lourde qui me frappe à chaque fois que je termine un bouquin, ou une série que j’adore, ce besoin irrépressible d’en faire le deuil parce que cette fois-ci, eh bien, c’est la fin. Je suis alors allé faire un tour sur le web, plus précisément sur les forums consacrés au livre que je venais de terminer (et pour le coup j’ai du bol, des millions d’imbéciles lisent la même chose que moi). De fil en aiguille, j’ai fini par visiter le site officiel de J.K. Rowling - bénie soit cette femme et toute sa descendance. Je me suis mis à lire sa biographie. Puis je me suis demandé si le hasard ne se foutait pas de ma gueule. J’y ai appris que sa mère est décédée en 1990 et à l’âge de 45 ans, je vous le donne en mille, d’une sclérose en plaques diagnostiquée dix ans auparavant. La pauvre femme s’est de toute évidence coltinée une forme particulièrement sévère de la maladie, purement dégénérative et sans rémission. Et d’une fulgurance effroyable, avec ça : dix petites années entre le diagnostic et le décès. Et c’est précisément ce qui m’a foudroyé sur ma chaise : je ne savais pas qu’on pouvait mourir d’une SEP. Mortelles, je savais que les scléroses latérales le sont neuf fois sur dix. Mais les SEP ? Je pensais que ce qui pouvait arriver de pire, hormis un accident ou une simple lassitude de sa condition menant au suicide, était la paralysie totale. Ce que je viens d’écrire est d’ailleurs d’une stupidité confondante, la mort étant cent fois plus douce que la paralysie totale, mais passons.

Un moment d’une ironie désarmante. Je suis allé sur le site de Rowling - grand bien fasse cette déesse aux blonds cheveux, bien qu’il faudrait que quelqu’un lui dise d’arrêter de se prendre pour Tolkien - pour faire le deuil de sa création, et elle m’apprend qu’elle-même a dû souffrir d’un deuil autrement plus difficile, celui de sa mère emportée par une maladie dont, justement moi-même, je dois souffrir. C’en est tellement mystique que je me suis demandé si son site lui-même n’était pas doué de magie et n’affichait pas un contenu personnalisé au visiteur, sans que celui-ci s’en rende compte.

J’étais fatigué, il était tard, la tête encore à moitié dans l’univers irréel d’Hogwarts. J’avais le souffle coupé par ma nouvelle et triste découverte sur le site de l’auteur. Je suis allé me coucher là-dessus.

Le lendemain, j’avais une belle gueule de bois.

vendredi 27 juillet 2007

Une entrée moins morbide qu'il n'y paraît

Moi : ... donc probablement, dans l’avenir. On pourra reconstruire les zones démyélinisées, au moins partiellement, au moins juste suffisamment pour sortir le malade du handicap sévère, et...
Lui : Non, toi non. Pas pour toi. Pour toi ce sera trop tard.

Il m’a assené ça de manière innocemment sèche et péremptoire, avec la certitude de l’agrégé de physique qui explique à un enfant que non, bon sang, ça suffit : le Soleil ne tourne pas autour de la Terre. A la différence que mon père n’est agrégé en rien du tout, et du reste moi non plus. Mais ce ton, ce dédain... il aurait voulu me castrer qu’il ne s’y serait pas mieux pris. Et l’espace d’une seconde, sans doute moins que ça, j’ai eu un coup de sang. Je ne voulais pas le contredire. Je ne voulais pas le gifler. Non, je voulais l’abattre. A ce moment très précis et très furtif, alors que nous étions assis sur un banc en haut d’une colline, une vue imprenable sur la laideur de la ville s’étendant sous nos yeux, j’ai eu envie de tuer mon père.

J’ai cependant évité et de le regarder, et de le buter, afin de ne pas trahir mon émotion, et me suis contenté de lui répondre « Je ne parlais évidemment pas de moi, mais du futur, simplement. Et aux dernières nouvelles, je ne suis pas handicapé. Que cela dure le plus longtemps possible. »

Là-dessus, je me suis levé, et nous avons continué notre petite balade quotidienne. En marchant peut-être légèrement plus vite qu’à l’accoutumée.

Je ne lui en veux évidemment pas, et je serais une petite merde de ressentir différemment. Mes deux parents sont de loin mes deux plus grands soutiens. J’essaie de le leur rendre, sans toutefois parvenir à leur rendre le dixième de ce qu’ils m’apportent. Emotionnellement pour moi, c’est de plus en plus compliqué. Il ne se passe, par exemple, pas un jour sans que je pense à la mort. Pas un jour. Entendons-nous bien. Il ne me semble pas avoir le moins du monde envie de mourir et encore moins de provoquer cette mort. En tout cas pas tant que mes parents seront, eux, vivants : convenez que me suicider serait une bien maigre récompense de tous leurs efforts. D’autant plus que d’ici là, j’ai espoir d’ajouter quelqu’autres choses ou personnes à ma liste de raisons de vivre. J’en doute fortement, mais j’ai espoir.
Je ne sais pas pourquoi je pense tant à la mort. Ce n’est pas nouveau, mais c’est beaucoup plus présent depuis quelques mois. Je crois que j’essaie de la relativiser, d’en apprivoiser parfaitement l’idée et les aspects, car je sais qu’elle est inéluctable. La mienne ne me fait pas bien peur, comme beaucoup j’ai davantage peur de souffrir, et par conséquent c’est la fin des autres, qui m’effraie le plus. Si je suis honnête cinq secondes avec moi-même, la vérité m’apparaît tout naturellement : je suis terrorisé à l’idée d’être seul. Isolé, sans personne. Et physiquement handicapé. Et par conséquent financièrement affaibli.

Enfin bref j’ai à peu près les mêmes préoccupations que n’importe qui.

***



Le temps passe à une vitesse frisant l’insolence. J’ai par conséquent quelques nouvelles. Mais fort peu, car ma vie est éminemment minable.

J’ai eu ma deuxième année d’économie et de gestion, avec 14.117 de moyenne. Si je n’avais pas 25 ans, je serais presque fier de moi. Mais comme j’ai 25 ans, ma seule réaction en voyant mon relevé de notes a été de prononcer un solennel et fracassant : « Bon. C’est bien. Plus que trois ans et tu pourras peut-être t’acheter une vie. Ou à défaut, aller aux putes. »
Que ce soit entendu : je ne laisserai jamais personne m’empêcher de penser que je suis un échec vivant et de me couvrir d’excréments à la première occasion.

Ca, c’était la première nouvelle.

La deuxième, concerne ma santé. En mai, je laissais entendre que je n’étais pas en forme, que j’étais stressé et peut-être en train de faire une poussée modérée. Eh bien mes amis, c’est sans réserve, avec une joie non-dissimulée que je vous annonce que rien a changé. Hormis une chose, j’ai fait la découverte d’un médicament que les malades de la SEP connaissent bien : le Rivotril. Je savais que j’y aurai droit un jour où l’autre, mais je n’imaginais pas que ça viendrait aussi vite. Ce n’est pas grand-chose, juste un médicament de la classe des benzodiazépines, comme le Lexomil, à ceci près que le Lexomil est un anxiolytique alors que le Rivotril est un antiépileptique. Je vous avais parlé de mes sensations de brûlure dans les jambes, en position allongée, et des difficultés à trouver le sommeil qui en découlent. Vous vous en souvenez. Bon.
Eh ben ce truc est épatant. Dix gouttes le soir après manger, et je ne sens plus rien. Bon l’ennui, c’est que personnellement ça me défonce encore plus que le Lexomil ne me le faisait, à tel point qu’après en avoir pris je ne peux même plus marcher droit et que je me mange les portes en les ouvrant. De plus, ça accentue d’autres symptômes de la maladie, je pense essentiellement à la vision double. Et en plus, comme avec tous les membres de la famille benzodiazépines (qui ont du drôlement souffrir à l’école), l’addiction est facile. Bon, peut-être pas aux doses que je prends (vraiment ridicules), mais tout de même, je n’aime pas ça.
En conséquence, j’ai décidé d’arrêter progressivement de prendre ce machin, et d’adopter la pathétique technique dite du « ventilateur pointé sur les jambes et des mousses dans les oreilles » en remplacement. C’est très pointu. Je crois que je pousse la science dans ses retranchements. Je vous tiendrai au courant.

Ca, c’était la deuxième nouvelle qui, vous en conviendrez, ne présentait strictement aucun intérêt. Ah, s’il y a une chose que j’aime dans la vie, c’est bien dilapider le temps des autres.

Et enfin, la troisième nouvelle, c’est que je vais être papa.
Nan, j’déconne. En réalité je vais être maman.

Bon, pardon, j’arrête.

dimanche 20 mai 2007

News rapides

Je crois que je ne suis pas loin d’être à bout. Je suis en vacances, mais très fatigué. Physiquement, j’ai du mal. Probablement une poussée. J’ai les jambes qui brûlent lorsque je m’allonge : idéal pour s’endormir, je le conseille à toutes et tous. Je me fatigue vite à la marche. J’ai de légers problèmes pour uriner. J’ai des saloperies de décharges électriques dans les bras lorsque je fléchis la tête. Parfois, je vois double sur les côtés. Et j’ai évidemment des problèmes d’équilibre, je me suis d’ailleurs plié une cheville dans des escaliers l’autre jour. Je suis tombé sur un vieil homme, dix fois plus en forme que moi.
Mais surtout, je n’ai pas le moral. Je n’ai vraiment pas le moral. Je suis anxieux et je ne parviens pas à me détendre. Je ne fais pas les crises d’anxiété d’il y a deux ans (et avant), mais si ça continue je vais être bon pour retrouver les petits psychotropes que l’on me prescrivait et qui, mais alors, ne me manquent pas du tout.

Je suis en vacances donc, et aussi vais faire l’effort de dormir plus, bien plus, si toutefois j’y arrive. C’est impératif, ne serait-ce que pour le moral. Aujourd’hui, ce soir, j’ai pour la première fois lâché quelques larmes depuis que je me sais atteint d’une sclérose en plaques. Je sais en avoir eu plusieurs fois envie, mais je n’ai pas souvenir d’avoir vraiment pleuré depuis ce fameux 2 janvier de merde. Peut-être suis-je en train d’accuser le coup, ce qui convenons-en ferait quelqu’un d’émotionnellement très long à la détente.

Je vais voir toubib demain. Je vais peut-être passer un peu de temps à l’hôpital prochainement.

Je suis en vacances.

dimanche 11 mars 2007

Pretium doloris

Attendez, laissez-moi deviner... Encore un mois sans nouvelles, c’est cela ? Oui bon, ben PARDON d’avoir une vie, hein. Entre les études (14 de moyenne au premier semestre, au fait, et dans les circonstances que l’on sait. Je sais, je sais, il m’arrive d’être bon.), les horaires violents (je rentre à 20h presque tous les soirs et j’ai cours le samedi.), et la campagne de François Bayrou dont j’ai la responsabilité (eh ouais, il est passé de 6% à 23% en deux mois grâce à moi. Au vu de la progression, je pense qu’on devrait pouvoir taper les 150% d’ici le 1er tour), j’ai peu de temps pour ma gueule.
Et à cela je pourrais ajouter les Championnats du Monde d’Osaka d’août prochain à préparer, puisque je suis aligné sur 400m par la Fédé (enfin, j’aimerais bien). L’ennui, c’est que j’étais encore en décembre dernier coté vainqueur à 2 contre 1 chez les bookmakers londoniens (enfin, j’aimerais bien !), mais depuis que j’ai donné ma conférence de presse pour présenter à la planète entière la terrible affliction dont je suis frappé - et dans la fleur de l’âge avec ça, le destin est décidément une petite salope -, eh bien ma cote est passée en l’espace d’un quart d’heure à 60000 contre 1. Cote qui a semé le doute au sein de la Fédé, qui inexplicablement cherche depuis une solution pour me remplacer.
Le manque de foi de certains me sidérera toujours.

Merde, même sur UNE JAMBE je les fumerais tous ! Enfin... j’aimerais bien.

Car l’autre jour, alors parti en léger footing d’une demi-heure en compagnie de Pinkie, j’ai, grand fou que je suis, voulu achever d’un sprint l’ultime tour de piste. Un truc que je faisais évidemment sans problème il y a encore un an ; j’ai 24 ans, je mesure 180 cm pour 74 kg, je suis capable de retenir ma respiration plus de deux minutes, je suis célibataire et j’ai un gros sexe.
Eh bien, si vous voulez tout savoir, non seulement j’ai tout juste été capable de timidement accélérer mais en plus j’ai manqué de me péter la gueule deux fois.

J’ai refoulé des larmes de profond agacement tandis que je procédais à mes étirements, après tout, je ne pense pas que pleurnicher me fera cavaler comme une gazelle. Simplement, qu’est-ce que ce sera dans cinq ans ? J’aurai trente ans. Encore un gamin, quoi. Mais que serai-je toujours capable de faire ? Tout ça c’est la faute de ces putains de socialistes, tiens. Je sais ça n’a rien à voir, mais il est toujours de bon ton, lorsque l’on a une carte d’adhérent UMP, de mettre un truc, n’importe quoi, sur le dos des socialistes (c’est dans le règlement intérieur du parti, les contrevenants ramassant deux balles dans la nuque.)

Saloperies de 35h qui refilent des maladies aux honnêtes gens, donc.

Pour enquiquiner la mienne de maladie, j’en avais brièvement parlé, j’ai un traitement. Des injections sous-cutanées tous les deux jours, à m’auto-administrer. Ce sont des interférons, et je n’ai honnêtement pas compris grand-chose à ce qu’ils sont censés faire, mais si je ne dis pas de conneries ce sont des immuno-modulateurs, c’est-à-dire des protéines qui modifient la réponse immunitaire du corps humain. Car la SEP serait au moins en partie une maladie auto-immune. Ca craint, hein ? Ouais, avouez que sur ce coup-là, ces enculés de socialistes ne m’ont pas raté.

Cela fait deux mois que je m’injecte ce machin. C’est comme la pub Volvic de Zidane, en fait : toujours les mêmes gestes. D’abord bien se laver les mains. Puis enlever le capuchon de la petite fiole contenant la poudre. Puis nettoyer le haut de la fiole à l’aide d’une compresse d’alcool. Puis fixer un adaptateur sur la fiole. Insérer la seringue remplie de solvant dans la fiole, puis la vider en prenant soin de ne pas aller trop vite pour ne pas créer d’excès de mousse lorsque le solvant se mélange à la poudre. Bien vérifier que le produit obtenu soit limpide. Se grouiller ensuite, car le produit reconstitué ne reste stable que dix minutes. Retirer la seringue. Fixer l’aiguille dessus. Mettre l’ensemble dans l’injecteur. Désinfecter la zone à piquer. Piquer. Maudire deux ou trois fois les socialistes. Retirer l’aiguille. Ouf.
Je suis contraint de changer de zone à chaque fois histoire, paraît-il, d’éviter les nécroses et ce genre de joyeusetés. J’aime bien le faire dans les cuisses et les fesses : on ne sent rien. C’est en revanche un peu plus pénible dans le ventre et les bras. Et alors dans l’œil ou dans le gland, là, c’est carrément désagréable. Hihi.
Ho, je plaisante, messieurs.

Ce n’est pas grand-chose, à vrai dire. Il y a d’ailleurs des tas d’enfants diabétiques ou autres qui se shootent seuls quotidiennement, vous pensez donc bien qu’il ne me viendrait pas un quart de seconde à l’esprit de me plaindre.

Ouais enfin ça fait trop, trop bobo, quand même. Ouais.

Et enfin surtout, ce n’est pas sans effets secondaires, comme traitement (« sans blagues, connard », vous entends-je vous écrier). J’en ai déjà parlé, j’ai des contrôles sanguins réguliers pour surveiller ma numération et le nombre de mes plaquettes, j’ai des poussées de fièvre dès que je m’injecte, je vote au centre, bref : ma vie est n’importe quoi. Et puis franchement, le sécu me paie (merci, au fait) un traitement à mille euros par mois (non sérieusement, merci hein) et à m’injecter, et il ne me fait même pas planer. C’est à la limite de l’ignominieux, je me sens dégradé. J’exige d’en avoir pour mon ar... pour l’agent des autres, bordel !

Voilà, j’avais envie de consacrer une entrée à effleurer mon nouveau quotidien. Ne vous en faites pas, je ne compte pas en faire une habitude : je suis déjà centriste alors je ne peux pas en plus être déprimant, et je n’ai après tout pas vocation à cristalliser sur ma personne toutes les tares de la Terre.

Et d’ailleurs, la prochaine fois (pas dans un mois, promis), je parlerai des nanas de ma fac. Ca devrait être rigolo. Hihi. Les pauvres.